L'entreprise Studytracks a fait appel au rappeur JoeyStarr pour enregistrer trois chansons pour aider les lycéens à réviser le bac. Elles rejoindront un catalogue de près de 500 chansons faites pour les révisions. Mais se glisser sous un casque pour bosser ses exams, est-ce vraiment une bonne idée ?

JoeyStarr s'essaie au rap historique pour les besoins d'une application de révisions
JoeyStarr s'essaie au rap historique pour les besoins d'une application de révisions © AFP / Joël Saget

"Le parti radical socialiste naît en 1901, rassemble les républicains modérés s'appuyant sur des réseaux dreyfusards, un courant de gauche humaniste devient très puissant" : ces paroles semblent plutôt sorties d'un livre d'histoire que d'un couplet (un "seize") de rap. Et pourtant, elles sont déclamées par JoeyStarr. 

Le rappeur, futur ex-membre de NTM (le groupe a annoncé sa dissolution après deux concerts en novembre prochain), a accepté de prêter sa voix à une entreprise nommée Studytracks dont la spécialité est de mettre en musique des notions d'histoire, de géographie, mais aussi de physique, de philosophie ou de mathématiques. En particulier, JoeyStarr a "posé son flow" sur trois titres, consacrés à la Liberté (en philosophie), et à la Résistance et à l'affaire Dreyfus (en histoire, respectivement pour le brevet et le bac). 

Mais concrètement, que vaut cette page de l'histoire de France délivrée par un rappeur, qui fut à une époque érigé en contre-modèle mais a fini par se racheter une "school-credibility" notamment par son travail d'acteur ? Nous avons soumis un titre de JoeyStarr et quelques autres issus de la musique populaire à l'exercice du bulletin de notes. 

Dreyfus par JoeyStarr : 5/10, des maladresses mais si, au moins, ça aide à retenir...

"Vous me faites ça sur tout le programme d'histoire, j'ai le bac direct ! Si en deux minutes ça récapitule tout ce qu'une fiche de révision peut me donner, pourquoi pas", salue un lycéen à qui l'on a fait écouter le titre devant son établissement du 16e arrondissement de Paris. "Je déteste, ça n'a aucun intérêt. A la rigueur, ça aide pour la culture générale", pour un autre.

1 min

Extrait de la chanson sur l'affaire Dreyfus par JoeyStarr

Par Studytracks

François Larivière, professeur d'histoire dans un lycée des Yvelines, ne note pas d'erreur factuelle dans ce rap mais quelques raccourcis et une maladresse : la chanson commence par "Français d'origine juive", ce qui ne veut rien dire. Résumer en quatre minutes une affaire si dense, c'est compliqué : "On est clairement sur la surface des choses, particulièrement en classe de terminale. C'est plutôt un support pour les élèves de collège. On est plus sur l'ordre du gadget que de l'outil pédagogique véritable. Je ne le balaie pas d'un revers de la manche, mais il ne faut pas se contenter de cela", dit-il. Studytracks de son côté ne dit pas le contraire : ses chansons ne remplacent pas un cours, son objectif est d'intéresser les élèves et d'aider les enseignants - l'entreprise doit d'ailleurs rencontrer le ministre de l'Education nationale le mois prochain pour étudier des pistes de collaboration.

Robespierre par Alain Bashung : 7/10, pas révolutionnaire mais correct

Besoin de réviser vos bases sur la Révolution française ? Il y a un opéra rock pour ça ! Composé en 1974, il retrace les événements des Etats Généraux en 1789 à la Terreur en 1794. Avec un casting impeccable pour l'époque (Les Charlots, Antoine, Les Martin Circus, Claude Michel Schönberg, Jean Schulteis, et les tout jeunes Daniel Balavoine, Alain Bashung et Jean-Pierre Savelli, futur Peter de Peter et Sloane), ce double disque présente le mérite de retracer la chronologie des événements et la galerie des personnages, incluant Louis XVI, Danton, Robespierre, Talleyrand, Marat et même Antoine Fouquier-Tinville, accusateur public du roi détrôné. 

Mais attention ! "La Révolution française" est avant tout une fiction, et le personnage central de Charles Gautier, député du Tiers-Etat, amoureux d'une noble, n'existe pas. Quant aux faits, ils sont parfois balayés d'une traite : après la mort de Marie-Antoinette en octobre 1793, on bondit en pleine Terreur avec Robespierre, incarné par Bashung. 

Nota : ces remarques valent aussi pour à peu près n'importe quel spectacle musical à base historique. Cela vaut aussi pour Le Roi Soleil ou 1789 les Amants de la Bastille, par exemple. 

Danton par Michel Sardou : 3/10, ce que vous dites est faux

Dans la chanson "Danton", Michel Sardou, en 1972, se met dans la peau du célèbre révolutionnaire. Quand on lui crie "Citoyen, quel est ton nom ?", il répond "Danton". Il incarne un révolutionnaire prêt à mourir, et mettant le peuple en garde contre les dérives possibles de l'esprit de 1789 :

En 1973 quand tout ira très bien (...) l'oeuvre de la Révolution française débordera nos religions. 

Dans cette chanson, co-écrite avec Maurice Vidalin, Sardou se fait un Danton visionnaire qui imagine : "Vous mettrez ma révolution entre les mains d'un militaire qui fera sauter sabre au clair les remparts de vos illusions"... parle-t-il de Bonaparte, ou de de Gaulle ? Dans cette chanson, l'une des plus réactionnaires (au sens propre) de Michel Sardou, le chanteur instrumentalise la figure de Danton pour parler de sa propre époque. Un exemple à ne pas suivre. 

La Commune par Michèle Bernard : 9/10, irréprochable mais ennuyeux

Michèle Bernard, qui s'est lancée dans la chanson (et dans l'accordéon) avec les événements de mai 68, a beaucoup travaillé sur les chansons qui ont fait l'histoire de France. Son premier vinyle s'appelle "Le Temps des Cerises" ; son premier spectacle, c'est "L'histoire de France à travers la chanson populaire", et en 2001 elle consacre un spectacle musical à Louise Michel. 

Exemple : en 1973, elle reprend "La semaine sanglante", une chanson de Jean-Baptiste Clément créée en 1871 pendant la Commune de Paris. La chanson dénonce le massacre des communards, dont le bilan est estimé à 30 000 morts. Les textes de ses chansons révolutionnaires feront mouche si vous les casez dans votre copie d'histoire. Encore faut-il arriver à maintenir votre attention sur ces disques musicalement intéressants pas franchement optimistes. 

Enola Gay de OMD : 6/10, belle leçon mais cessez donc de danser

Là, côté optimisme, on est mieux. Le groupe OMD (Orchestral Manoeuvres in the Dark), l'une des formations emblématiques de la new wave, signe en 1980 le tube planétaire Enola Gay. Mais le saviez-vous ? Cette chanson porte le nom d'un funestement célèbre avion, celui qui, le 6 août 1945, a largué la première bombe atomique sur Hiroshima. 

"Enola Gay, tu aurais dû rester à la maison hier (...) Ces jeux auxquels tu joue vont tous se finir en pleurs un jour"

Là encore, la chanson peut vous servir de moyen mnémotechnique pour caser l'anecdote dans vos copies d'histoire, ce qui peut vous rapporter quelques points. Dommage que le rythme dansant de la chanson ait tendance à éclipser son côté dramatique (procédé toutefois fréquent, comme dans Le Petit Train des Rita Mitsuko qui évoque les camps de la mort). 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.