À l'occasion de la grève du 5 décembre, France Inter vous propose une sélection de romans, nouvelles et bandes dessinées qui évoquent de grands épisodes de grève, réels ou imaginaires.

Couverture du livre "Grève Générale", de Jack London
Couverture du livre "Grève Générale", de Jack London © Libertalia

S'il n'est pas romancier, François Mitterrand a suffisamment montré son goût pour la littérature pour qu'on le cite en préambule de cette sélection de romans ou bandes dessinées de référence, chez lesquels la grève est un des principaux sujets. "La grève, un chantage ? L’a-t-on assez souvent entonné, cet odieux refrain, dans tous les partis conservateurs ! La grève n’est un plaisir pour personne. Et elle atteint d’abord ceux qui n’ont plus que ce moyen-là pour défendre leur droit de vivre", écrit le futur président de la République dans La Paille et le grain, en 1972, soit quatre ans après Mai-68. 

Il soulignait qu'il fallait aux grévistes supporter "la perte de salaire, la crainte du chômage, l’angoisse au foyer de chacun, la gêne pour tous, le danger d’être mal compris par d’autres catégories de travailleurs", pendant que "les maîtres de l’appareil de production spéculent sur la lassitude engendrée par tant de misère". 

Primé : "L'hiver du mécontentement", Reverdy

Récompensé par un prix Interallié en 2018, "L'hiver du mécontentement", écrit par Thomas B. Reverdy, est aussi le nom des grandes grèves qui ont touché la Grande-Bretagne en 1978 et 1979. Pour Reverdy, cet épisode social et historique était en fait la fin d'une époque et l'avènement d'un nouveau monde, qui génère plus de profit mais fait aussi beaucoup plus de dégâts sur les hommes et les femmes. À Londres, ce sont d'abord les ouvriers des usines Ford qui ont entamé la grève, puis d'autres ont suivi le mouvement. Le 3 janvier 1979, le pays tout entier était à l'arrêt. À l'époque, c'est un gouvernement travailliste qui était au pouvoir, et proposait de limiter l'augmentation des salaires.

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Patrimonial : "Germinal" et "Les Rougon-Macquart", Zola

Émile Zola n'est pas Marx, mais il se veut l'écrivain de la lutte entre le capital et le travail. Son célèbre roman "Germinal" est en fait le 13ème tome de la saga des "Rougon-Macquart", publiée entre 1871 et 1893, sous-titrée "Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire". 

Il définit sa saga, et "Germinal" en particulier, dans ses écrits préparatoires : "Le roman est le soulèvement des salariés, le coup d’épaule donné à la société, qui craque un instant ; en un mot la lutte du capital et du travail. C’est là qu’est l’importance du livre, je le veux prédisant l’avenir, posant la question qui sera la question la plus importante du XXème siècle".

En dépeignant la vie des mineurs, notamment le bassin minier de Montsou dans le nord de la France, Zola se veut l'écrivain de toutes les misères, et de toutes les fatalités, selon ses propres mots : 

Il faut que le lecteur bourgeois ait un frisson de terreur.

Pour lui, l’ouvrier est victime du système capitaliste, des crises financières, et lorsque la grève éclate, l'explosion est "d’autant plus violente que la misère, la souffrance a été plus grande ; et là aussi [il faut] pousser au dernier degré possible de la violence. Les ouvriers lâchés vont jusqu’au crime ; il faut que le lecteur bourgeois ait un frisson de terreur".  Ainsi, sa grande fresque est un brûlot contre l'Empire et une alerte sur la condition ouvrière. 

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Exemplaire : "Lip, des héros ordinaires", Vidal et Galandon 

Lip, des héros ordinaires, paru chez Dargaud, est préfacé par Jean-Luc Mélenchon
Lip, des héros ordinaires, paru chez Dargaud, est préfacé par Jean-Luc Mélenchon / Galandon/Vidal

Damien Vidal et Laurent Galandon racontent "Lip, des héros ordinaires" publié chez Dargaud. Lip, usine emblématique de l'horlogerie à Besançon, a été le fleuron de l'industrie française de précision dans les années 60. Lors d'un conflit social particulièrement tendu en 1973, les ouvriers en grève ont mis en avant le principe d'autogestion. Les Lip, comme on les appelle, avaient pour mot d'ordre "On fabrique, on vend, on se paie". Le roman graphique est centré sur une ouvrière, Solange, qui se laisse embarquer dans ce bras de fer historique. C'était un mouvement atypique qui aura duré 329 jours. Les ouvriers ont cessé le travail pour le compte de leur actionnaire suisse, mais ils ont continué pour leur propre compte. Les Lip ont marqué l'époque par leur sens de la solidarité et leur esprit de résistance. 

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Coup de poing : "Daewoo, roman", Bon

C'est par esprit de provocation que l'écrivain François Bon a fait sous-titrer Daewoo, par le mot "roman". Daewoo est le nom d'une entreprise coréenne qui fabriquait des tubes cathodiques à Longwy. François Bon a interrogé les employés, dans le but d'écrire un texte pour le théâtre dans un premier temps. Il a transformé cette matière en un "roman", et décrit la vie des ouvriers, entre septembre 2002 et janvier 2003, avant et après leur licenciement, pour rendre la brutalité à laquelle ils ont dû faire face. Après 10 jours de grève, en juin 1999, et un mouvement suivi par les deux tiers des salariés, la direction a menacé d'une fermeture de l'usine et fait pression sur les élus. Le patron de l'usine a même demandé au maire de faire intervenir la police pour déloger un piquet de grève.

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Culte : "L'Établi", Linhart

"L'Établi", écrit par Robert Linhart en 1978, raconte son expérience du travail à la chaîne dans les usines Citroën de la porte de Choisy à Paris. Philosophe et fondateur du mouvement maoïste français, Linhart fait partie des intellectuels engagés qui se sont fait embaucher dans les usines à partir de 1967, pour se frotter à la réalité, et en rendre compte au plus juste. Il en ressort la condescendance d'une classe technocratique sur les ouvriers, le racisme ambiant, la surveillance et les sanctions auxquelles les ouvriers sont soumis. Linhart raconte aussi la résistance et la grève de mai 1968. 

Parmi les ouvriers français, maghrébins, africains, yougoslaves, l'esprit de la grève a germé lorsque la direction cherche à les faire travailler plus, sans les augmenter. "Non à l’aumône", ont répondu les grévistes quand ils ont arrêté le travail en mai 68. 

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Actuel : "Florange, une lutte d’aujourd’hui", Thouron et Thil

Florange, une lutte d'aujourd'hui
Florange, une lutte d'aujourd'hui / Thil/ Thouron / Dargaud

Tristan Thil et Zoé Thouron, dessinatrice de presse, cosignent une bande dessinée-reportage sur le conflit de Florange, au moment de l'annonce de la fermeture des deux derniers hauts-fourneaux du site Arcelor-Mittal. "Florange, une lutte d’aujourd’hui", met en scène la mort de la sidérurgie lorraine, en 2012. La lutte des ouvriers, vue par les Thil et Thouron, deux enfants du pays, est aussi la disparition d'un monde, celui qui les a vus naître. Comme à Londres, en 1978, à Gandrange, en Lorraine et en France, les règles ont changé. Tristan Thil a également réalisé un documentaire sur le sujet.  

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Au temps des colonies : "Les bouts de bois de Dieu", Sembène

Ousmane Sembène est un écrivain majeur de l'Afrique contemporaine, connu pour ses partis pris militants, et lui-même ancien syndicaliste. "Les bouts de bois de Dieu", ce sont les ouvriers de la ligne de chemin de fer Dakar-Niger. Ces cheminots au service du développement que les Européens imposent à leur pays luttent pour le maintien de leurs traditions. Ce roman est inspiré de la grève des cheminots de 1947. Pendant cinq mois, 20 000 hommes en grève se frottent à la répression, la faim et le doute, et s'unissent dans la solidarité. Les rapports avec l’administration des colons en seront durablement modifiés. Publié en 1960, le roman démontre les dégâts de l'emprise colonialiste et capitalistique, ainsi que la discrimination raciale qu'elle implique. 

Engagé : "Grève générale", London

À la toute fin du XIXème siècle, Jack London, s'il a fait fortune grâce à des romans comme "L'Appel de la forêt" et "Croc-Blanc", a aussi suffisamment connu la pauvreté pour écrire des histoires à tonalité sociale. "Grève générale" est un recueil de deux nouvelles. L'une des deux est un texte d'anticipation : "Le Rêve de Debs". London y met en scène une grève générale au cours de laquelle les employés de service et les domestiques cessent du jour au lendemain de travailler. Ils répondent à l'appel d'un syndicat et suivent le mouvement avec tant d'assiduité que bientôt plus rien ne fonctionne et la nourriture manque

Debs est en fait le nom d'Eugene Victor Debs, homme politique socialiste américain, révolutionnaire et fondateur de l'Industrial Workers of the World (Travailleurs Industriels du Monde). Jack London a lui-même milité au Socialist Labor Party en avril 1896, puis au Parti socialiste d'Amérique.

Noir : "Un pays à l'aube", Lehanne

Denis Lehanne est l'auteur qui a inspiré les films "Mystic River" et "Shutter Island". Auteur de thrillers, il signe avec "Un pays à l'aube" son premier roman historique consacré à Boston.

Membre d'une équipe d’élite chargée d'infiltrer des groupes radicaux et des syndicats, Danny va soutenir la grève des flics de Boston. Pourquoi une grève chez les policiers ? Ce n'est pas par manque de moyens ou de reconnaissance. Le motif, c'est le refus du commissaire d'accorder le droit d'affiliation du nouveau syndicat de la police aux organisations nationales du travail. Les flics ne sont pas des travailleurs. 

Roman policier à fibre historique et sociale, plongée dans une ville en plein chaos, avec "Un pays à l'aube", Lehanne fait bouillir la marmite quasi révolutionnaire dans laquelle il plonge ses personnages, qu'ils soient policiers véreux, syndicalistes naïfs ou anarchistes et bolcheviques belliqueux. 

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