Pourquoi faut-il absolument lire Maupassant (1850-1893), ce grand écrivain du tragique et du comique qui nous parle encore aujourd’hui ? Pourquoi est-il parfois snobé, malgré sa grande modernité ? Tentative de réhabilitation.

Scène de "Partie de campagne" (1936), film inspiré d'un récit de Maupassant
Scène de "Partie de campagne" (1936), film inspiré d'un récit de Maupassant © AFP / ANTHEON PRODUCTIONS / COLLECTION CHRISTOPHEL

Jacques Santamaria, scénariste, qui a adapté Maupassant pour la télévision, Benoît Duteurtre, journaliste et musicien aux manettes de Étonnez-moi Benoît, le samedi sur France Musique, et Noëlle Benhamou, universitaire et spécialiste de Maupassant, ont donné de bons arguments pour relire cet auteur, pas toujours apprécié à sa juste valeur.

Une écriture moins simpliste qu’on le pense

Le jugement d’Edmond Goncourt sur son contemporain Maupassant est sans appel : "Une page de Maupassant est une bonne copie courante appartenant à tout le monde".

Benoît Duteutre dément : "Il y a un certain snobisme qui voudrait que, dans sa merveilleuse nouvelle Un cœur simple, il y aurait tout Maupassant. Or son œuvre est un continent d’une richesse exceptionnelle, même s’il était peut-être moins obsédé que Flaubert par la forme".

Noëlle Benhamou explique qu’être enseigné à l’école, dessert cet auteur : "Maupassant est beaucoup lu par les Français de tous les âges qui l’ont étudié à l’école, et les étrangers, dont les Américains apprennent notre langue à partir de La Parure, par exemple… Derrière sa simplicité d’accès, il y a l’idée que son style est transparent, beaucoup trop simple, alors qu’il y différents niveaux de lecture et cette facilité n’est qu’apparente".

Or, son style est ultramoderne, et il échappe à l’usure du temps.

Jacques Santamaria : "Dans la préface de Pierre et Jean, on voit que Maupassant a beaucoup réfléchi à la question du style. Son écriture lui sert à montrer quelque chose, mais pas à montrer son écriture. Il s’écarte de 'l’écriture artiste' en vogue à son époque. 

("L'écriture artiste" est une écriture qui résulte d'un grand travail, et qui peut être comparée en ce sens à la prose d'art.)

Maupassant disait d’ailleurs : 

Il n’est pas besoin d’un vocabulaire compliqué pour fixer toutes les nuances de la pensée.

À contre-courant de son époque, l'écrivain annonce presque le roman social américain du XXe siècle qui s’intéresse plus à son propos qu’à la façon dont il est raconté. 

Il possédait une écriture très cinématographique qui a inspiré les plus grands du 7e art".

Noëlle Benhamou : "Maupassant possède une écriture fluide, concise, sans lourdeur, claire, évocatrice... En totale contradiction avec l’homme complexe qu’il était".

Un grand raconteur d’histoires

Le cinéaste, Jean Renoir, résume l’œuvre de l’écrivain normand :

J’ai choisi Partie de campagne de Maupassant (qu’il a adapté en 1936, ndlr) parce qu’il y a tout : une partie du monde est résumée dedans, et il y a peu d’histoires d’amour aussi touchantes. 

Xavier, auditeur de France Inter est troublé par la capacité de Maupassant à rendre compte de la complexité humaine et à raconter : "Il a une écriture moderne par rapport à ses contemporains.

Il écrit sans faux-semblant, il va droit dans l’âme humaine, il sait décrire les sentiments, même les moins reluisants.

Noëlle Benhamou : "Et comme ses contes s’appuient beaucoup sur des faits divers, ils sont universels et intemporels".

Jacques Santamaria le compare à un maître du polar : "Maupassant, est à rapprocher de Simenon. Comme chez ce dernier, nous avons le spectacle de la nature humaine dans une envergure absolument considérable". 

Et il y a chez ces raconteurs d'histoires, une exceptionnelle faculté à rendre compte. 

Un fin observateur de l’âme humaine

Benoît Duteurtre raconte : "Comme chez Marcel Aymé, il y a le "Maupassant des villes" et le "Maupassant des champs". Une alternance entre des histoires de campagne qui sont souvent inspirées par la Normandie. Et puis, des histoires parisiennes, inspirées par la vie des gens, des fonctionnaires, les ministères et comment les personnes sont arrivées là. Il y a aussi des quantités de croquis qui permettent de viser juste, et d'écrire juste.

Maupassant est sans illusion. Dans la nouvelle, Pierrot, des paysannes adoptent un chien avant de l’abandonner au fond d’un puits et, finalement, d’avoir des remords.

Houellebecq cite Maupassant et se demande si ce n’est pas sa lucidité qui l’a rendu fou.

(Maupassant est mort de la syphilis, qui lui donnait parfois des hallucinations, ndlr).

Xavier, l’auditeur de France Inter, se souvient de la nouvelle Aux champs : "En deux pages, il raconte qu’une femme pauvre a refusé de vendre son fils à un couple de bourgeois stérile. Un jour, son enfant le lui reproche. La femme triste va se jeter dans la rivière. La chute arrive comme un couperet".

Jacques Santamaria renchérit : "On peut avoir la chair de poule avec certains de ses contes. Certaines nouvelles sont pleines de cruauté et en disent long sur la nature humaine".

Un humour noir incroyable 

Benoît Duteurtre : "Maupassant est extraordinairement drôle parce qu'il y a chez lui, une cruauté comique. La plus longue de ces nouvelles s'appelle L’Héritage : l'histoire d'un couple de petits bourgeois fonctionnaires qui, pour toucher un héritage, doit avoir un enfant et n'y arrive pas. Ils deviennent la risée des amis du bureau. C'est d'une méchanceté, et, en même temps, très drôle, avec un humour noir incomparable. Maupassant, le mélancolique suicidaire, le sombre était aussi un maître de l'humour noir dans le réalisme du portrait de ses contemporains".

Noëlle Benhamou : "Le rire est très important chez Maupassant. Un rire satirique, qui donne à réfléchir. Pour cet aspect humoristique, on peut lire les nouvelles comme Toine, du nom d’un homme victime d'une attaque et qui couve des œufs à l’initiative de sa femme ; Le Rosier de Madame Husson, où une femme qui veut promouvoir la vertu des jeunes filles, fait chou blanc après avoir enquêté autour d’elle ; ou Les tribunaux rustiques, dans laquelle Maupassant donne libre cours à sa veine théâtrale". 

Jacques Santamaria : "Maupassant est un grand écrivain, à la fois du tragique et du comique. Ce n’est pas si courant. Comme auteur comique, il déclenche un rire, franc et libérateur comme Molière".

Avec : 

  • Jacques Santamaria, scénariste, réalisateur, adaptateur de Maupassant sur France TV.
  • Benoît Duteurtre, auteur, journaliste, musicien aux manettes de Etonnez-moi Benoît le samedi sur France Musique. Dernier ouvrage  paru chez Fayard, Les Dents de la Maire. Souffrances d’un piéton de Paris.
  • Noëlle Benhamou, universitaire, spécialiste de Guy de Maupassant et de la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle. On peut lire avec profit son édition de Pierre et Jean de Maupassant chez GF Flammarion.

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