Qu'advient-il de la vérité lorsque les hommes manient les mots ? Invitée d'Augustin Trapenard, la toute nouvelle académicienne a écrit un texte que lui a inspiré l'élection présidentielle au Brésil.

Jair Bolsonaro
Jair Bolsonaro © Getty

"Malgré nous" (en écho à Agrada de voce, "Malgré vous", de Chico Buarque, chanson composée sous la dictature). 

Dimanche 28 octobre, Jair Bolsonaro a été élu président du Brésil.

On a constaté, et le quotidien La Folha de Sâo Paulo l'a dénoncé, des déferlantes d'infox, des centaines de milliers de fake news, via Whatsapp en particulier, soutenues par des contrats de plusieurs millions de dollars. 

Quoi qu'il en soit, Bolsonaro a été élu, démocratiquement élu. Et avec une forte avance : 56% des voix, contre un peu plus de 43%.

J'étais là-bas, chez des amis professeurs avec qui je travaille. Quelques jours avant, 27 universités avaient été envahies par la police, pour confisquer des banderoles "activistes" - celle de Paraiba par exemple, où était écrit  : "Moins d'armes, plus de livres".  

Les élections se sont déroulées dans le calme. A Rio, on a ovationné les camions militaires qui rentraient à la caserne, et on a fait la fête à Barra sur la plage devant chez Bolsonaro.

Ele Nâo! C'est pourtant ce qu'un demi-million de femmes ont scandé au Brésil avant l'élection de Jair Bolsonaro. "Lui, non!"

Not my President, ont crié les Américaines à l'élection de Donald Trump.

Des femmes, pas seulement des femmes, mais des femmes, c'est sûr!

Elles votent, pas depuis très longtemps d'ailleurs : au Brésil depuis 32 déjà, en France depuis 44, la génération de ma mère.  Donc ce sont elles, aussi, qui ont mis Trump, Bolsonaro, Salvini, Orban etc. au pouvoir. C'est nous. Nous les femmes, nous les démocrates. 

Nous, vous, malgré nous, malgré vous. 

Pourquoi? Par refus de la corruption et dégagisme des usual suspects en politique, mais surtout par peur : de l'insécurité, de la pauvreté, du chômage, de la dette publique.  Cette peur qui nous empêche d'accueillir ceux qu'on appelle les migrants, alors que c'est humainement absolument nécessaire et concrètement plutôt simple. Tels sont les ingrédients dont le mélange fait le populisme. 

Je crois aux mots, je crois en leur pouvoir, je crois qu'ils disent un monde et qu'ils le font advenir, qu'ils y contribuent en tout cas. 

Voici quelques phrases de Bolsonaro, que tout le monde connaît. Mais je veux que tous les entendent.

Aux femmes, à Maria de Rosario, parlementaire de gauche,:

Tu ne mérites même pas qu'on te viole. Tu es très laide

(Trump : "Quand t'es une star ... tu peux tout faire. Les attraper par la chatte, tout faire")

Soyons sérieux :

C'est très problématique d'être patron dans notre pays avec autant de droit du travail.  ... Cette femme a une alliance au doigt ... Six mois de congé maternité... Qui va payer la facture? L'employeur! 

Aux minorités : 

Il ne peut pas y avoir de politique de lutte contre le racisme et le harcèlement... Le pauvre Noir, la pauvre femme, le pauvre gay, le pauvre Nordestino.... On va en finir avec ça

"Je préfère que mon fils meure dans un accident de voiture plutôt qu'il soit homosexuel. Pour moi, il serait de toute façon mort ."

- Question : "Et si vos fils ramenaient une Noire à la maison ?" - Réponse : "Mes fils ont été bien élevés". 

Quant au climat : 

L'Indien n'aura plus un centimètre de terre". La déforestation de l'Amazonie ne sera pas perdue pour tout le monde... 

Aux opposants : "Maintenant, le nettoyage sera bien plus grand... Ou ils partent ou ils vont en prison. Ces marginaux rouges seront bannis de notre patrie".

Quant à la sécurité : "Le policier entre dans la favela... Il en tue 10, 15, 20 avec 15 ou 30 balles pour chacun, il doit être décoré et non poursuivi en justice". 

"Si ça dépend de moi, chaque citoyen aura une arme à feu chez lui."

L'erreur de la dictature a été de torturer et de ne pas tuer.

Lula, emprisonné de manière condamnée comme illégale par la Commission des droits de l'homme de l'ONU, par un juge qui devient aujourd'hui ministre de la justice, mourra sans doute en prison. La Bourse a atteint un record historique après l'annonce de la nomination de ce Sergio Moro qui l'a fait incarcérer. 

Que faire? Trop célèbre question.

Je continue de croire à la démocratie. Le moins pire des régimes, disaient Aristote et Churchill. J'y crois via l'éducation, la culture, qui sème dans les esprits comme on sème dans les champs. Il y en a plus d'une, de culture, comme il y a plus d'une langue. Mais si jamais, si jamais il y a quelque chose de commun, c'est d'apprendre et d'enseigner à juger. A juger par soi-même : "Et toi, il te faut supporter d'être mesure" disait Protagoras. 

Serait-ce que le jugement est une faculté politique? Réponse : oui. Et même le jugement de goût. Pardon, mais c'est important de ne pas trouver Trump ni Bolsonaro sexy! Trop moches pour qu'on les viole.

On a connu Deutschland über alles et Gott mit uns -c'était Hitler. On commence à voir les dégâts planétaires de America first. On a maintenant Brasil acima de tudo, Deus acimo de Todos. Le Brésil au dessus de tout, Dieu (et ses Eglises évangéliques) au-dessus de tous.

A chacune, à chacun de nous, de vous, comme il pourra, de faire que Non, Nâo

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