Invitée d'Augustin Trapenard dans Boomerang pour son nouveau roman "Millenium Blues", Faïza Guène a écrit un texte tout spécialement pour nous. Cadeau !

Faïza Guène
Faïza Guène © Maxppp / B540/ Guillem Lopez
3 min

Faïza Guène

Par France Inter

La lourdeur des nuages

Elle a toujours trouvé qu’ici, le ciel était bas. Elle disait souvent qu’en arrivant, elle craignait qu’il ne lui tombe sur la tête. Les nuages étaient gris, chargés, c’était en novembre, et elle les avait trouvés menaçants.  

Alors, elle s’était mise à contempler le sol au lieu du ciel. 

Paris l’avait obligé à promener son regard sur ses trottoirs tristes.

Elle marchait en se faisant discrète, elle avait appris. Son mari le lui avait dit tout de suite, au début de tout, avant de lui parler d’amour, avant même de connaître ses goûts, d’en savoir plus sur ses chagrins, il lui avait dit cela, comme si c’était la loi suprême : « Ici, il faut rester discret ».

Lui, elle l’avait à peine reconnu. Elle le trouvait changé. En Algérie, dans une lumière superbe, dans un vent de liberté post-libération, elle avait osé le regarder dans les yeux, et même lui sourire. Elle l’avait trouvé beau avec ses cheveux longs et son patte d’eph’, eux aussi les années 70 les avaient traversés de la même façon. 

Il avait été troublé par son sourire. Peut-être avait-il oublié la beauté de leurs sourires, peut-être qu’il ne se souvenait pas que les femmes d’ici souriaient ? 

Elle pensait qu’ils auraient une histoire d’amour comme dans les chansons de Oum Kalthoum. Elle aimait Oum Kalthoum, elle avait aimé cette chanteuse comme on aime une sœur. 

Avec les années, et la lourdeur des nuages sur ses épaules, elle s’était voûtée. 

Était-ce le poids de ses deuils ? Était-ce celui de l’exil ? Peut-être que c’était simplement l’idée qu’elle ne retournerait pas vivre sous son soleil, comme elle l’avait toujours espéré. 

Elle était presque bossue. Ses enfants avaient grandi, et elle devait lever les yeux pour les regarder. Ils l’avaient dépassés depuis longtemps déjà.  Ils l’avaient dépassés en taille et en rêve.

Ils vivaient ici eux, et leur ciel, c’était celui-là. Ils y étaient habitués à ce ciel bas, chargé, ils n’en avaient plus peur. Ils avaient acceptés comme tant d’autres, qu’ils devaient faire leur place. Ils avaient des combats à mener, et elle ne comprenait pas bien tous ces combats. Ses enfants voulaient sortir de l’ombre douloureuse dans laquelle on les avait sagement élevés. Ils avaient envie qu’on les aime. Ils avaient besoin de ça. Ce qu’ils voulaient, c’était ni plus ni moins. Ni plus ni moins que tous les autres.  Ils voulaient avoir la même vie. Ils ne supportaient plus la condescendance, ils livraient des batailles quotidiennes pour qu’on ne les humilie plus. Ils disaient ça suffit, ça ne va pas recommencer. Ils n’étaient pas prêt à se courber comme elle. Ils essayaient de garder la tête haute, ils le faisaient surtout pour elle, et elle ne s’en rendait peut-être pas compte.

Ils ne voulaient plus taire leurs aspirations désormais. Eux, ils n’avaient plus envie d’être discrets. Ils avaient violé la loi de leur père qui était mort de discrétion, mort d’avoir travaillé dans des tranchées, mort d’avoir creusé sans dire un mot. 

Ses enfants ne voulaient pas retourner là-bas. Ils ne supporteraient pas de faire le chemin inverse, comme le corps de leur père dans un cercueil. La terre nous vole ceux qu’on aime. Ils avaient eu à peine le temps de lui dire qu’ils étaient fiers de lui, même pas eu le courage de lui dire Merci pour tout,  merci pour tes sacrifices que c’en était fini de ce brave homme.

Et elle, elle savait que ça finirait pareil. Que son corps sans vie ferait le voyage dans une soute et comme pour son mari, le cercueil contiendrait une paroi en zinc de 22mm pour éviter la décompression. Et elle a pensé que c’était ironique qu’il se retrouve si près du zinc pour son dernier voyage. Elle s’est souvenue de la grêle qui tombait sur le toit en zinc de sa baraque de fortune dans la crasse du bidonville de Nanterre, que c’était la musique de ses premières nuits françaises. 

Elle finirait aussi probablement sous le zinc. Et alors qui viendrait visiter sa tombe ? Qui dirait son nom là-bas ? Elle, on l’oublierait, car elle n’est pas Oum Kalthoum. 

L’absence de nos morts, l’habitude de cette absence ne devrait pas nous faire oublier leurs chants, ceux de leurs rêves passés, ceux de leurs ciels abandonnés. Ni leurs sacrifices, tous ceux qu’ils ont fait pour qu’on ait la chance de regarder nos propres ciels en face. 

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