Onze ans après le succès de ses premières microfictions, Régis Jauffret publie cinq cents nouveaux destins terriblement quotidiens et tragiques. Invité d'Augustin Trapenard dans Boomerang, il nous offre un texte inédit.

Régis Jauffray
Régis Jauffray © AFP

Encore la liberté

Nous ne sommes pas républicains. Nous ne croyons pas plus en Jésus qu’en l’égalité et la fraternité. La liberté ? Que voulez-vous que nous en fassions ? Nous n’avons pas les moyens de nous en servir. Nous sommes posés ici depuis notre naissance comme si nous étions assignés à résidence.

Nous préférerions qu’on nous mettre un bracelet électronique comme à des condamnés en échange d’un panier garni. De toute façon chaque soir nous rentrons directement chez nous sans jamais passer au bistro ni ressortir pour dîner, aller au cinéma, boire du champagne dans une boite de nuit.

           - Elle nous sert à quoi la liberté ?

           Nous avons déjà assez de difficultés à vivre dans l’immobilité en payant chaque mois notre loyer. Nous n’avons pas l’argent pour nous offrir des billets de train et des hôtels. Mon mari a traversé un morceau de la France pendant son service militaire mais à vingt-quatre ans notre aîné n’est jamais allé plus loin que Vesoul. En 1983 ma mère avait gagné un week-end à Paris à un concours de tricot organisé par Mode & travaux. Elle m’avait emmenée. J’avais quatre ans. Elle raconte toujours que je sautais comme une petite folle dans les rues en criant Tour Eiffel, Tour Eiffel. Je me rappelle vaguement des paysages qui défilaient derrière la vitre du wagon. Autrement je n’ai aucun souvenir de ce voyage.

           - Personne dans notre famille n’est jamais monté dans un avion.

           Avec mon mari nous nous disons souvent que nous pourrions aller jusqu’à Dunkerque. Nous montrerions la mer aux enfants et je la verrais moi aussi pour la première fois. Il faut compter sept heures de voiture. Pas question de faire l’aller-retour dans la même journée. On emprunterait une tente et on camperait la nuit sur une plage. Jusqu'à présent nous nous contentons du plaisir de tourner ce projet dans tous les sens comme un nectar qu’on agiterait dans son verre sans oser le boire. 

           - Le droit de grève ?

           À l’usine on a débrayé deux heures en 2013 pour qu’on rallonge de dix minutes le temps du déjeuner. On nous a défalqué une demi-journée entière sur notre paye. Pour nous rabattre notre caquet à la fin de l’année la direction a même supprimé la pause de seize heures sous prétexte que rien ne l’obligeait à nous l’accorder. Sans compter le licenciement punitif d’un délégué du personnel pour des fautes imaginaires. Nous avons compris la leçon.

           - La liberté d’expression ?

           Encore la liberté ? Votre liberté d’expression nous sommes d’accord pour vous l’échanger contre cinquante euros d’augmentation. Nous ne sommes ni acteurs ni journalistes, personne ne nous interviewe ni ne nous propose d’écrire des éditoriaux. Votre liberté d’expression c’est à peine si on s’en sert dans la cuisine pour insulter le président de la République quand il se montre à la télévision. Les fenêtres sont fermées. Personne ne nous entend. 

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