Ce récit minutieux et passionnant d’une fusillade dans l’Université américaine de Kent State en 1970 vient de remporter le Prix Comics ACBD, et figure parmi les titres en sélection pour le festival d'Angoulême. Un succès mérité pour cette bande dessinée qui nous embarque avec brio dans une tragédie.

Détail de la couverture de "Kent State, quatre morts dans l'Ohio" de Derf Backderf
Détail de la couverture de "Kent State, quatre morts dans l'Ohio" de Derf Backderf © Çà et là

Ils s’appelaient Allison Krause, Jeffrey Miller, Sandra Scheuer, William Knox Schroeder. Ils n’avaient pas 25 ans. Le 4 mai 1970, une manifestation à l’Université de Kent State (Ohio, Etats-Unis) dégénère et l’intervention des forces de l’ordre conduit à la mort de quatre étudiants. Treize autres personnes sont gravement blessées. Ces jeunes protestaient pacifiquement, comme ils le faisaient depuis des mois, contre la guerre au Viêt-Nam dans laquelle leur pays était impliqué. Ou ils se sont trouvés au mauvais moment au mauvais endroit. 

Le dessinateur américain Derf Backderf (True stories, Mon ami Dahmer…), alors enfant, vivait à proximité de l'université. Le faits divers l'a tellement marqué, qu’il a décidé de le raconter, et de le faire partager grâce au 9e art. 

Détail d'une planche de "Kent State, quatre morts dans l'Ohio" de Derf Backderf
Détail d'une planche de "Kent State, quatre morts dans l'Ohio" de Derf Backderf / Çà et là

Formé en école de journalisme, l'auteur a enquêté et a interviewé une cinquantaine de personnes

Avec son dessin inspiré par son expérience dans la presse et la BD underground, il reconstitue, et humanise tous les protagonistes. Il ne tombe jamais dans le manichéisme. L’auteur évoque notamment, la fatigue des troupes qui n’ont pas été relevées depuis trop longtemps, et un encadrement défaillant. Et n’élude pas les tensions entre les différents groupes de protestataires. 

Cet épisode violent avait déjà été évoquée dans le film Nixon d’Oliver Stone, dans plusieurs chansons dont l’Ohio de Neil Young, et dans des livres, dont le poème _Hadda be Playin' on a Jukebox d’_Allen Ginsberg. Mais la BD lui offre une mise en lumière impossible avec d'autres formes artistiques. Derf Backderf arrive à offrir une enquête à la fois minutieuse et passionnante. Les rassemblements pacifiques des années 1970 ne sont pas sans rappeler les manifestations Black Live matter de l’été 2020. Et leur apporte un éclairage historique très pertinent. 

Comment dessiner Kent State, quatre morts dans l’Ohio par Derf Backderf 

La leçon de dessin : 

Derf Backderf : « Je ne pensais pas que raconter cette histoire sous Trump serait à ce point éclairant »

Derf Backderf : "J’ai toujours été marqué par cette histoire de Kent State. C'est un récit avec de très bons ressorts dramatiques. J’aurais pu écrire ce livre plus tôt , mais je n’avais pas confiance dans ma capacité à le dessiner. Reconstituer ces évènements est très difficile. J’avais d’autres livres à faire avant. Mais j’ai toujours pensé que je le dessinerais un jour. 

Je me suis décidé parce que la date anniversaire des cinquante ans approchait et je sais que les éditeurs apprécient. Et je sentais qu’après l’élection de Donald Trump, le rappel de l’histoire de Kent State serait éclairant. Beaucoup d’Américains ont oublié cette tuerie ou ne la connaissent même pas, en particulier les plus jeunes. Mais je n’avais pas imaginé que cette violence policière résonnerait autant avec les manifestations de cet été."

Souvenirs personnels et soucis de précisions

DF : "J’ai bien sûr des souvenirs de cette époque. Tous les adultes en parlaient autour de moi. Je vivais à quelques kilomètres de Kent State. Je me souviens les gardes nationaux, des soldats, et de tout le reste. Ces quatre morts ont eu un grand impact sur moi. 

La précision dans la narration provient de mes études en école de journalisme

Et c’est très intéressant d’enquêter, vous vous prenez un peu pour un détective. A l’université il y avait 20 000 étudiants, donc il y a du monde à interviewer, mais je n'en ai interrogé que 50 ou 60."

Une volonté d'être au plus près

DF : "Dans le récit, j'ai voulu me centrer sur quelques personnages pour que le lecteur soit vraiment dans cette université en 1970, qu’il marche avec les étudiants, qu’il voit ce que les protagonistes ont vu, qu’il sente ce qu’ils ont vécu… 

J’ai pensé qu’il fallait faire de cette histoire quelque chose de personnel. Et de très humain.

Et quand la tuerie advient, le lecteur peut la ressentir. L’émotion est un moyen puissant de toucher les gens."

Planche de "Kent State, quatre morts dans l'Ohio" de Derf Backderf
Planche de "Kent State, quatre morts dans l'Ohio" de Derf Backderf / Çà et là

Prix Comics ACBD et autres réactions 

DF : "Je suis heureux d'avoir eu ce prix ACBD (Association des critiques de bande dessinée). Je m’attendais à plus de réactions hostiles sur mon livre car le sujet reste controversé. Des habitants de l'Ohio pensent encore que la police aurait dû tuer plus d’étudiants ! Mais peut-être que ces gens n'ont pas lu la BD."

La bande dessinée, médium idéal pour restituer une scène passée

DF : "C’est une histoire très visuelle. La bande dessinée est le moyen parfait de retranscrire cette histoire parce que les images de l’évènement n’existent pas toujours. Beaucoup de scènes se déroulent la nuit. Sur place, il n’y avait pas de caméra, ni d’appareil photo. Et certaines scènes qui se sont déroulées étaient secrètes."

L'élection présidentielle américaine

DF : "J'étais très inquiet avant la victoire de Joe Biden. Et finalement, cela s’est passée de façon assez douce. Mais il va falloir sortir Donald Trump de la Maison blanche ! Je n’attends rien de particulier du nouveau président, simplement qu’il soit humain."

Feuilletez quelques pages

Kent State, quatre morts dans l’Ohio de Derf Backderf est publié chez Çà et Là.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.