Quatrième incursion du créateur-réalisateur David Cage dans le jeu vidéo cinématographique, un genre dont il est un des pionniers historiques, Detroit est une fable futuriste sombre, foisonnante, qui émerveillera beaucoup de joueurs, mais en laissera d'autres sur leur faim.

David Cage signe un jeu-androïde : techniquement impressionnant et abouti, mais un peu trop rigide
David Cage signe un jeu-androïde : techniquement impressionnant et abouti, mais un peu trop rigide © Quantic Dream

S'il y a bien une chose que l'on ne peut pas enlever à David Cage, c'est son perfectionnisme. Depuis Fahrenheit en 2005 (suivi de Heavy Rain et Beyond: Two Souls), il construit une route sur laquelle peu de développeurs l'ont suivi, et qu'on pourrait appeler, faute de mieux, "la superproduction cinématographique à choix multiples". Autrement dit, proposer une histoire où des centaines de possibilités sont pré-écrites, permettant au joueur de la personnaliser en fonction de ses actions : un "film dont vous êtes le(s) héros". Pour vous donner une idée, le script d'un film fait environ 100 pages, quand le créateur de Detroit estime en avoir écrit 3 500.

En quatre jeux successifs, il s'est tenu à ce genre, en le faisant évoluer avec les technologies de son temps. Ou plutôt, en mettant ces évolutions technologiques au service de son récit. Detroit est donc, sans surprise et de très loin, ce qui se fait de mieux dans son domaine, un jeu qui respire le luxe : graphismes bluffants de réalisme, acteurs impeccables (et dont le jeu est retransmis avec une fidélité rarement vue auparavant), bande originale digne d'un film... Le tout couplé à une mise en scène impeccable, scotchant régulièrement le joueur-spectateur à son fauteuil.

Paranoïdes androïdes

On se gardera bien, d'ailleurs, de dévoiler trop d'éléments de cette intrigue vue à travers les yeux cybernétiques de trois androïdes que le destin va forcer à transcender leur nature, au lendemain d'une révolution technologique et à l'aube de la révolution sociale qu'elle va inévitablement entraîner. Sachez simplement que l'on est ici face à une fable d'anticipation intelligente et maîtrisée, qui rappellera autant Blade Runner qu'Asimov. Pour le reste, le charme de Detroit tient beaucoup aux surprises multiples que réserve son scénario tentaculaire, aux multiples histoires qui peuvent s'y écrire avec votre aide, et aux questions morales et philosophiques que vous vous poserez manette en main. Par son scénario et sa réalisation, il s'agit bien du jeu le plus abouti du triptyque qu'il constitue avec Heavy Rain et Beyond: Two Souls.

Il faut d'ailleurs souligner une excellente idée, qui manquait rétrospectivement aux deux précédentes productions du studio Quantic Dream : la possibilité enfin offerte au joueur de "soulever le capot" du jeu, de regarder dans les coulisses pour avoir un aperçu des différents embranchements qui lui étaient offerts. Proposées à chaque fin de chapitre, ces séquences offrent non seulement un aperçu du titanesque travail d'écriture effectué par le studio, mais elles entretiennent aussi savamment la curiosité du joueur.

Révolution, l'art de tourner en rond

En marge du plaisir incontestable que l'on prend à se balader dans cette superproduction, le joueur averti aura toutefois du mal à balayer l'impression que David Cage, absorbé par sa création, s'est totalement coupé de ce que d'autres développeurs inventaient de leur côté. En six ans (le temps nécessaire pour peaufiner Detroit), on a vu passer des œuvres comme What Remains of Edith Finch, Oxenfree, Firewatch, The Walking Dead, Life is Strange ou même Celeste... Autant de jeux qui ont, chacun à leur manière, redéfini la manière de raconter une histoire, d'impliquer le joueur et de l'émouvoir.

On se retrouve donc un peu embarrassé face à l'ambition revendiquée par Quantic Dream (révolutionner son média), quand cette nouvelle œuvre est en fait un sommet de (certes classieux) classicisme... Voire agacé devant cette obligation qu'aurait le jeu vidéo, pour être crédible, de reprendre les codes du vénérable septième art, quand il est capable de proposer des alternatives bien plus enthousiasmantes.

À trop vouloir se hisser à la hauteur des meilleurs films hollywoodiens, Detroit: Become Human finit par en adopter les qualités comme les défauts : c'est superbe, c'est impressionnant, c'est prenant, c'est émouvant... Mais cela fait-il vraiment avancer le jeu vidéo ?

DETROIT: BECOME HUMAN - Disponible sur PlayStation 4

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