Quand on demandait à l'helléniste Jacqueline de Romilly qui vient de s'éteindre, à 97 ans: "Mais à quoi ça sert d'apprendre le latin et le grec?", elle marquait une pause et répondait: "Les humanités? Hum... Ca sert à devenir plus humain".

Jacqueline de Romilly
Jacqueline de Romilly © Radio France

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Dans la collection "Empreintes", un documentaire de Bernard Jourdain sur l'académicienne réalisé en 2007 laisse un grand nombre de propos inoubliables, parmi lesquels: "Si je cherche à expliquer pourquoi j'ai choisi le grec, c'est toute ma vie que je vais expliquer. On est là à faire attention à conserver quelque chose qui s'en va, qui est en train de mourir, qui va probablement disparaître. Je ne vois pas les choses sous un jour aussi sinistre. Si, au lieu de lutter contre l'effacement des traces, on disait, même simplement, que c'est un combat pour retrouver le contact avec nos traces et, de façon vivante, le faire pénétrer dans nos vies de demain, c'est plus encourageant. "A la fin du lycée, je me suis couverte de gloire. En première, j'ai eu le premier prix de latin et le deuxième prix de grec au concours général, et c'était la première fois (que c'était] une fille. Ça a fait beaucoup de bruit. Tout ce que j'ai fait depuis n'était rien comme gloire à côté de ça. " Etre juive en pleine défaite française, en plein statut des juifs, avec les déportations, n'était pas une expérience heureuse. Cependant, pour moi et dans mon souvenir, c'était une expérience riche et pas du tout écrasée de tristesse. Parce que l'on savait très bien ce que l'on espérait. On écoutait toutes les nouvelles qui donnaient l'espoir que les choses s'arrangent . Et, dans tout cela, il y avait une grande espérance, qui n'est pas toujours présente dans notre monde en paix. Evidemment, j'étais beaucoup plus jeune. Mais j'ai l'impression qu'il y avait, malgré ces horreurs, une confiance dans la vie plus grande que dans certains moments de l'époque moderne. "Tout au long de ma vie, j'ai eu la chance d'être de la génération pour qui tout s'ouvrait. Peut-être n'aurais-je pas osé écrire si je n'avais pas eu le souvenir vivant et visuel de ma mère en train d'écrire, passant des soirées en train d'écrire. Pourtant, je n'ai pas le sentiment d'avoir voulu suivre son exemple, mais peut-être que je suis complètement inconsciente. Je n'ai pas du tout l'impression d'avoir suivi une trace, puis une autre. Je pense encore que la vie commence demain, et ça devient quand même un peu inquiétant maintenant, dans ma quatre-vingt-quinzième année. "C'est vrai qu'on se prépare toujours pour un lendemain. C'est vrai que tout ce que l'on fait, que l'on réussit ou que l'on échoue est comme une leçon dont a l'impression qu'on pourrait tirer un enseignement utile dans la suite. Et puis, on perd la vue, alors c'est trop tard pour aller ici, là-bas. "A quelqu'un qui me faisait observer que j'écrivais beaucoup, en particulier ces six ou ces sept dernières années, j'ai répondu fort logiquement : Que voulez-vous, à mon âge, il faut que je me dépêche !". "On ne peut pas être content de tous les aspects de sa vie. C'est bien pour ça qu'on est très heureux quand il y a des satisfactions qui surgissent. On ne peut pas tout faire dans une vie. Donc, on est toujours en faute, en insuffisance. Mais quand je vois qu'il y a eu telle petite chose réussie, que j'ai encore pu faire ceci ou qu'il y a eu tel bon résultat, ça me console. Je me dis : J'ai eu quand même la moyenne, malgré tout !. "

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