L’homme en colère

Un ton belliqueux et direct. Une façon de prendre au lasso les sujets de société les plus raides, les plus inconfortables. Un traitement spectaculaire de haut vol, mixant danse d’actions, théâtre, vidéo et musique avec un sens tranchant de l’adresse au public. Tout ça porte un nom, celui du chorégraphe et metteur en scèneLloyd Newson. Cinq ans après ToBe Straight With You (2007) qui traitait de l’homophobie et de la religion avec une hargne magnifique, le leader de la compagnie britanniqueDV8 depuis 1986 part de nouveau à l’attaque avec Can We Talk About This? . Le cœur de cible : la liberté de parole, la censure autour de quelques événements majeurs comme la fatwa de mort lancée en 1989 contre l’écrivain Salman Rushdie. Ils sont onze acteurs danseurs en scène pour foncer dans le tas et porter haut ce brûlot signé par un homme toujours en colère. Nourri par des entretiens avec des écrivains et des politiciens, ainsi que par des images d’archives, ce nouvel opus rappelle que la vérité est toujours bonne à dire. Newson en sait quelque chose.Jeanne Liger

DV8 - Hannes Langolf & Ira Mandela Siobhan
DV8 - Hannes Langolf & Ira Mandela Siobhan © Oliver Manzi

Entretien avec Lloyd Newson

Depuis la création de DV8 Physical Theatre à Londres, vos opinions sur la danse et votre désir de vous débarrasser de son carcan esthétique ont-ils changé ou se sont-ils consolidés ?

Lloyd Newson : La phrase ci-dessous fait partie de notre politique artistique depuis 25 ans et, bien que mon travail ait évolué, j’y adhère toujours : « Le travail de DV8 questionnel’esthétique traditionnelle et les formes de la danse classiqueet moderne. Nous essayons de pousser plus loin les valeursdont elles sont le reflet afin de déclencher une discussionsur des problématiques plus vastes et plus complexes. »

Vous êtes australien et vous vous êtes installé en Grande-Bretagne. Vous avez fait des études de psychologie et après une reconversion professionnelle, vous êtes devenu danseur. Comment ce double déplacement nourrit-il vos créations ?

L. N. : La psychologie est ma base de départ, le travail dans le social a fortement influencé ma façon de questionner les relations humaines et ce sont elles qui, à leur tour, ajoutent de la couleur à ma façon de faire du théâtre. D’un autre point de vue, mon entraînement de danseur m’a rendu très sensible à tous les petits gestes qui forment le langage corporel de tout un chacun et cela me permet d’avoir une bonne capacité d’introspection. Mon travail reflète ce que je vois autour de moi, c’est-à-dire à Londres, la plupart du temps. Si j’étais encore en Australie, je verrais d’autres choses. Même si je suis un immigrant en Grande-Bretagne, je ne me sens pas un étranger, pas plus que d’autres personnes qui sont nées ici, en tout cas.

DV8 – dance and film. Pourquoi avez-vous décidé d’y ajouter « physical theatre»?

L. N. : Le nom DV8 est une référence à la danse et aux films en super 8, mais on peut également lire « deviate », le mot anglais qui veut dire être différent, sortir des sentiers battus. DV8 travaille sur quelque chose de concret, et non seulement sur des formes abstraites. « Physical theatre » m’a ainsi paru une définition appropriée pour le type de travail que je fais.

DV8 - Kim-Jomi Fischer
DV8 - Kim-Jomi Fischer © Oliver Manzi

Quel a été le point de départ pour Can We Talk About This ? qui traite de sujets comme la liberté d’expression et la censure? À quels événements, passés ou récents, vous référez-vous ?

L. N. : Le point de départ de Can We Talk About This ? est une question abordée lors de notre dernière création. To BeStraight With You était un spectacle de danse sur les attitudes culturelles et religieuses vis-à-vis de l’homosexualité. Inévitablement, nous nous sommes aperçus que certains gays et lesbiennes sont traités de façon épouvantable à l’intérieur de leur propre communauté ethnique et religieuse. J’étais surpris du nombre d’amis et de collègues bien intentionnés qui me disaient : « Tu ne peux pas dire ça ». DV8 a toujours frappé fort et de façon directe, mais devant ce genre de réactions je me retrouvais gêné de critiquer (ou plutôt d’être perçu comme quelqu’un qui critique) une minorité quelle qu’elle soit. Cela se passait à l’époque des réactions violentes déclenchées par la publication des caricatures danoises de Mahomet et du débat international qui s’en est suivi. J’ai donc décidé de faire des recherches, également au sujet d’événements antérieurs, comme les pages de l’auteur Salman Rushdie qui ont été brûlées en public, ou le meurtre du réalisateur danois Theo Van Gogh. Ces faits ont tous un point commun, ils entraînent le silence, l’absence de critique, le manque d’envie de faire des films, d’écrire des pièces, de publier des livres. L’autocensure est un phénomène courant dans notre société où le simple fait de critiquer une minorité quelconque de laquelle nous ne faisons pas partie est perçu comme un manque de politesse. Je n’ai pas envie de tomber dans ce piège.

DV8 - Seeta Patel
DV8 - Seeta Patel © Oliver Manzi

Avez-vous écrit un scénario ? Avez-vous cherché un écrivain pour le faire?

L. N. : Pour ce projet en particulier, je n’ai pas cherché d’écrivain. J’ai décidé de développer le travail de retranscription que nous avions entamé dans notre dernière pièce. Pour Can We Talked About This ? nous avons parlé à des journalistes, des hommes politiques, des enseignants et nous avons également inclus des matériaux d’archives existants. L’écriture d’un scénario proprement dit ne fait pas partie du processus de création ; nous préférons plutôt monter le son que nous avons enregistré afin de saisir l’essence de chaque interview.

Quelle est votre opinion au sujet du « printemps arabe» et du rôle joué par internet et par les réseaux sociaux pour la liberté d’expression ? Can We Talk About This ? traite-il de ce sujet ?

L. N. : Cette pièce ne s’occupe pas directement de ce qui se passe actuellement au Moyen Orient et en Afrique du Nord. Il s’agit plutôt d’aborder la question du multiculturalisme dans les sociétés de l’Europe Occidentale.

Des nouveaux danseurs pour cette création ?

L. N. : Cinq des artistes qui font partie de la distribution de Can We Talk About This ? ont déjà travaillé avec moi auparavant. Les cinq autres viennent d’intégrer notre équipe. Le casting a été difficile car les performeurs doivent savoir danser, jouer, imiter une large variété d’accents et travailler comme monteurs de son.

Cette pièce deviendra-t-elle un film ?

J’aimerais être capable de transformer toutes mes pièces en films. Mais encore faut-il que la pièce s’y prête d’un point de vue artistique et visuel. Je serai en mesure de répondre à cette question dans quelques mois.

Propos recueillis par Fabienne Arvers mai 2011 (Trad. Alice Mosca)

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