Boris Razon livre un deuxième roman sur la quête d'identité dans une société numérique hyper surveillée, où l'intimité est livrée aux serveurs et consultables par tous ou presque.

Boris Razon : "On vit dans des sociétés de plus en plus contrôlées et surveillées"
Boris Razon : "On vit dans des sociétés de plus en plus contrôlées et surveillées" © Getty / Bill Hinton

REECOUTEZ La vie connectée, tous les samedis soirs dans le journal de 19H avec Christine Siméone

3 min

Ecoute, le roman de nos smartphones

Par Christine Siméone

Dans Ecoute, le policier, Lemasson est enfermé dans son fourgon sur l'avenue des Gobelins à Paris. Il épie tout ce que les téléphones portables émettent dans le quartier. Textos, photos, conversations, il capte, scanne, vérifie qu'aucune menace n'émane de ces appareils et donc de leurs propriétaires. 

Le lecteur fait immédiatement connaissance avec une mallette très en vogue : l'IMSI Catcher, appareil qui intercepte toutes les datas des smartphones. 

Boris Razon : "Les IMSI Catchers ne sont autorisés que dans le cadre d’enquêtes pour terrorisme ; mais c’est très facile à fabriquer, et on peut facilement s’en procurer sur le darknet. Donc on ne sait pas combien il y en a, ; il m’est arrivé de rencontrer des gens qui en avaient, pas seulement des policiers. Qu’en font ils ? Je ne sais pas, il y a des gens obsédés par l'idée d’attraper tout ce qu’ils peuvent, je ne sais pas ce qu’ils en font et ça exerce sur moi un certaine fascination. L’utilisation qui en est faite dans le roman n’est pas possible en France normalement."

Les IMSI Catchers attrapent aussi les rêves en quelque sorte, et c'est plutôt cet aspect fantasmatique de nos vies que Boris Razon tente d'approcher. 

Ce que l’on capte c’est nos vies souterraines, avec des communications intimes, érotiques, ou de boulot, c’est la seconde peau du monde, la mise en scène de nous-mêmes, ou bien nos vies cachées. 

Que reste-t-il de nos identités, de l'être en soi, quand nos vies numériques sont mises à nu. C'est tout l'enjeu du roman qui piste l'existence de plusieurs êtres en proie à cette question. 

Gros bonnet de la drogue au Mexique qui ne voit d'autre issue que de changer de sexe pour continue à exister (il en est réduit à utiliser des téléphones portables à usage unique), ou voyageur mystérieux échoué sur un banc à Paris, un appareil photo en main, les personnages qui hantent Ecoute, ont eu, ont ou auront plusieurs vies, plusieurs identités. 

Le changement de sexe comme ultime échappatoire

Boris Razon : "Il y a une relation dialectique entre le changement de sexe et la vie connectée : on a des outils numériques et les progrès de la technologie médicale nous permettent de faire des choses, et nous projeter hors de nous-mêmes, hors de notre identité, sortir de nos prisons, que ce soit nos corps ou nos vies. Or on vit dans des sociétés de plus en plus contrôlées et surveillées,  et ces changements, comme changer de sexe, c’est le seul moyen de s’échapper.  Derrière ce désir de changement de sexe il y a la volonté d’échapper à l’injonction à être soi-même, et au contrôle permanent de ce qui se passe.

A côté de ce malfrat en quête d'une nouvelle identité, le lecteur croise le destin de Crospito, un personnage de fable. Sans connexion, il vit encore au temps de la photo argentique. Tous les 9 ans, il a été photographié, comme pour fixer sur la pellicule sa nouvelle identité, capturer sa vie à cet instant t, comme si il n'était plus le même à chaque fois.  Son ami photographe est mort et il cherche à récupérer son appareil pour en extraire les négatifs et effacer les traces de ses vies passées.  

Boris Razon : "C’est le miroir déformant de notre époque, il a essayé de construire sa vie en étant toujours quelqu’un d’autre. Sa vie c’était des vies. Crospito est portugais, c’est une forme moderne du poète Pessoa et de sa capacité à être plusieurs auteurs en même temps. Son aptitude à faire des poésies d’auteurs multiples et cette capacité que nous avons avec le téléphone de développer différents personnages, il y avait un écho formidable et un questionnement de l’identité profondément moderne". 

Maintenir une identité en résistance 

En évoquant les origines portugaises de Crospito, Boris Razon revient aussi sur le maintien de certaines traditions  juives en secret dans les familles contraintes de se convertir au christianisme à la fin du XVe siècle. L'auteur semble nous indiquer que c'est en secret que les citoyens d'aujourd'hui garderont un part d'eux-mêmes intacte et intègre. 

Boris Razon : "Nous le faisons de manière instinctive. Il y a une grammaire des usages officiels et officieux, des applications chiffrées et non chiffrées". 

Il y a quelque chose d’essentiel à l’homme qui va se développer de plus en plus, c’est un lieu profondément politique de confrontation entre mon intimité et le désir de contrôle social  extrêmement fort et de plus en plus complexe parce que les le états sont limités face à des technologies transnationales. 

Avec Pessoa notamment, Boris Razon fait le pont entre la culture classique romanesque et la culture numérique. Chacun de ses personnages est dépositaire d'un désir de transcendance et de transformation radicale. 

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