"Histoire lourde, banale, peu limpide" ou "superbe récit sur la souffrance cachée des origines sociales" ? Le dernier roman de l’autrice de la saga napolitaine passé au crible des critiques de l’émission de Jérôme Garcin, "Le Masque et la Plume".

Détail de la couverture de "La vie mensongère des adultes" d'Elena Ferrante chez Gallimard
Détail de la couverture de "La vie mensongère des adultes" d'Elena Ferrante chez Gallimard

Avec les critiques Patricia Martin (France Inter), Olivia de Lamberterie (Elle), Jean-Claude Raspiengeas (La Croix) et Arnaud Viviant (Transfuge). 

La présentation du livre "La vie mensongère des adultes" par Jérôme Garcin 

La vie mensongère des adultes, le nouveau roman d’Elena Ferrante raconte, dans les années 1990, l’adolescence de Giovanna, fille unique de parents professeurs. Elle est traumatisée lorsqu’elle entend son père dire qu’il la trouve « très laide » et la compare à une tante qui vit dans un quartier populaire de Naples. La rencontre de Giovanna avec cette tante Vittoria va ouvrir les yeux de l’adolescente sur les mensonges et les hypocrisies qui régissent la vie de ses parents.

Le roman se déroule dans les années 1990 et brasse tous les thèmes sociaux et psychologiques chers à Elena Ferrante avec, pour relier les femmes entre elles, un bracelet qui passe d'un poignet à l'autre. A la fin du volume, on se demande s'il ne s'agit pas du début d'une nouvelle saga. Je cite la dernière phrase : « le lendemain, je partis pour Venise avec Ida dans le train nous nous fîmes une promesse nous deviendrions adultes comme aucune fille n'avait jamais réussi à le faire », si ce n'est pas le début d'une suite !

Jean-Claude Raspiengeas : "Un roman sur la souffrance cachée des origines sociales"

Jean-Claude Raspiengeas : "C'est une hypothèse. Si la suite se passe à Venise, ce sera autre chose parce dans La vie mensongère des adultes, Naples est omniprésent. La ville est le décor d’une géographie sociale. Le père de l'héroïne, devenu une sorte de bourgeois intellectuel s'est arraché à sa condition, en vivant sur les sommets de Naples, loin de ses origines dans les bas quartiers. 

La première phrase m’a beaucoup plu. Elle m’a fait penser à celle d'Aurélien d'Aragon. où tout est dit : « Deux ans avant qu'il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j'étais très laide ». D’emblée, on a l'annonce d'une séparation et d'une blessure narcissique qui structure tout le récit. 

J’ai lu un roman sur la souffrance cachée des origines sociales. Ce qu'on appelle aujourd'hui les "transclasses" et sur le regard des autres. Et comment ce regard, chargé de jugements bons ou mauvais, peut orienter toute une vie. 

C'est aussi un ouvrage sur les secrets de famille en béton armé qui finissent par se fissurer. J’aime la quête permanente et insatiable de cette héroïne. Elle essaye de comprendre d'où est venu ce jugement paternel porté sur elle et ce qu’il s’est passé dans l'histoire de son père pour qu'il y ait une telle séparation. Et qui est cette tante à qui on la compare ? Cette quête de sa tante ressemble à une transgression de l'interdit de connaître cette famille. La trajectoire de Giovanna pour tenter de comprendre les adultes devient un désir de vérité

Le style d’Elena Ferrante ? Elle utilise un procédé romanesque qui m'a beaucoup plu. Vous allez sursauter, mais elle procède à la manière de Nathalie Sarraute. A partir d'une phrase infime va se produire un glissement de terrain, une catastrophe, un cataclysme…"

Arnaud Viviant  : "C'est lourd, ça pèse des tonnes, quelque chose qui ne fonctionne pas et on ne retrouve pas légèreté de "L'amie prodigieuse""

Arnaud Viviant  : "J’adore L’Amie prodigieuse. Je n'ai pas vu la série télévisée, mais ceux qui ont lu le livre et qui ont vu la série télévisée m'ont dit qu'elle était excellente. Les droits de ce nouveau livre ont d’ailleurs déjà été vendus à Netflix. Mais à la lecture de celui-ci, j'ai presque envie de sortir le joker suisse et l'expression « déçu en bien ». 

Le titre très banal La vie mensongère des adultes est plat donne la tonalité. Autant dans L’Amie prodigieuse, il y avait une limpidité, l’écriture relevait d’un vrai mouvement littéraire, c’était une espèce de littérature scénarisée. On avait le sentiment de voir des images en la lisant. Ici, tout est un peu plus criard, non pas dans le style, mais dans les idées.

Au bout d'un moment, l'objet de transferts freudiens, c'est lourd, ça pèse des tonnes. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. On ne retrouve pas la légèreté de "L'amie prodigieuse"

La reprise des thématiques de L’Amie prodigieuse est décevante. On est à Naples, avec des différences sociales, des personnages qui veulent devenir écrivains. L’un des deux personnages féminins lit Marcel Proust à 13 ans. C’est exagéré"

Olivia de Lamberterie : "Un livre très noir parfois éblouissant"

Olivia de Lamberterie : "Elena Ferrante ne cherche pas à séduire le lecteur. Elle a une manière de camper des personnages dans toute leur complexité, même si c’est désagréable. Dans L’Amie prodigieuse, l’amitié était souvent atroce et trahie.

Et là, elle le pousse le principe au maximum. Le livre est presque sordide, parfois glauque. La Vie mensongère des adultes est à la fois repoussant par la noirceur de ses personnages et en même temps assez éblouissant par certaines thématiques.

Il y a des scènes ! Cette gamine qui entend son père dire "Ma fille est laide". C'est vraiment un coup de carabine. 

Elle ressemble à la tante Vittoria. Elle ressemble à la tante Vittoria, qu'elle n'a jamais vue mais dont elle sait que la seule chose qu'il faut dans la vie, c'est ne pas ressembler à la grande Vittoria.  

L’une des interrogations intéressantes du livre est : lorsque tu es adolescente, que tu adores tes parents qui sont profs, qu’ils sont tes modèles, qu’ils sont sont beaux et soudain ils te déçoivent, ils deviennent des traîtres et des menteurs… comment fais-tu pour te construire ? La gamine du livre décide qu'elle va devenir abjecte et repoussante. On part alors vers quelque chose de très noir. 

Mais je trouve que la première partie est beaucoup mieux que la deuxième. Elle est assez serrée et plus tenue. Même si dans  deuxième, il y a l'apparition de Roberto.

L’éditeur Gallimard m’a assurée qu'il n'y avait pas de suite, que c'était un roman entier."

Patricia Martin : "C'est situé à Naples, une ville unique au monde où le malheur côtoie l'extase"

Patricia Martin : "J'ai énormément aimé parce que c'est à Naples et que c'est une ville unique au monde. Même en Italie, aucune autre ville ne ressemble à Naples. Il y a dans ce lieu un mélange à la fois de beauté et de laideur, de vie et de mort. Une espèce de chape de plomb pèse sur à Naples où se côtoient des moments d'extase absolue et où le malheur est présent.

De petits îlots, qu'on ne peut pas appeler quartiers, font le caractère des gens. Quand on habite le Pianto, ce qui veut dire "les pleurs", on n'est pas pareil que lorsqu'on habite sur la Baie de Naples. La famille dans laquelle Elena Ferrante nous plonge est à l'image de la ville : contradictoire et coupée en morceaux.

Et puis, il y a ces passages torrides d'une belle sensualité. Et on voit comment cette gamine, à chaque porte où elle va frapper, découvre la sexualité des adultes. Et c'est terrible. Comme ces curés italiens qui, quand il ne reste plus rien à faire et que tout est désespéré, en appellent à Dieu."

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La Vie mensongère des adultes d'Elena Ferrante chez Gallimard

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