L'écrivain était invité de l'émission Boomerang avec Augustin Trapenard. Pour sa carte blanche, l'écrivain a écrit un texte sur livre sur des estampes acheté dans un musée. Une incitation à se replonger dans les livres d'art et peut-être un manifeste subtile pour demander la réouverture des lieux de culture.

"Le pont de Ryogoku la nuit depuis Oumaja" par Katsushika Hokusai (1760-1849)
"Le pont de Ryogoku la nuit depuis Oumaja" par Katsushika Hokusai (1760-1849) © Getty / DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY

Water and Shadow. L’album n’existait qu’en langue anglaise. On l’a trouvé au cours de ce délicieux passage à la librairie du musée qui suit les visites enthousiastes. À celle-ci, consacrée à des estampes japonaises contemporaines, il fallait une trace, quelque chose qu’on puisse emporter chez soi, comme s’il y avait deux possessions, différentes et presque antagonistes, des images que l’on aime. 

Celle du musée a son pouvoir, à cause ou peut-être grâce aux petites entraves, l’insistance de ce couple à demeurer planté devant le tableau préféré, l’autosatisfaction des commentaires proférés à voix haute. 

Celle de la maison, imaginée dans le vieux fauteuil avachi, sous la lampe basse, est comme un rapt : l’album Water and Shadow promet la dégustation éternelle des bords de lacs ombrés, du feuillage indécis des arbres dans la nuit, des lumières chaudes, au loin, dans une maison qui n’existe que par elles. Des bleus du soir et des bleus du matin, de tant de neiges,  et quelquefois d’une douceur d’automne. 

Oui, on va posséder tout cela, y vivre d’autres vies dans la matité parfaite du papier, ça sera presque trop facile. Tellement facile qu’en rentrant chez soi on glisse Water and Shadow dans la bibliothèque, entre Vallotton et Spilliaert, et qu’on n’y touche plus.

C’est étrange, ce plongeon dans l’oubli des atmosphères dont on pensait s’accompagner à l’infini. 

Leur grand moment, c’est celui de la découverte, en feuilletant dans la librairie du musée Water and Shadow, en se disant le texte anglais ne semble pas si difficile, et puis il y a toutes les estampes qui m’ont plu, soudain apprivoisées, entre mes mains, dans le silence.

Il faut que ça fonctionne ainsi. Des années plus tard, et en cherchant tout autre chose, on tombe sur Water and Shadow. Tout le désir de l’ombre et de la nuit remonte, et c’est comme un regret, presque un remords. Il faut qu’on se dise "C’est idiot, j’avais cela chez moi, en moi, et c’est pour ça que je n’ai pas su y vivre". 

Elle était si bien cette expo.