L'écrivaine et musicienne Lola Lafon était l'invitée d'Augustin Trapenard. Pour sa carte blanche, elle a choisi de lire un texte qu'elle a spécialement écrit pour l'occasion, consacré à l'éloge de la fragilité.

La Carte blanche de Lola Lafon - "Éloge de la fragilité"
La Carte blanche de Lola Lafon - "Éloge de la fragilité" © Maxppp / OUEST FRANCE

Lola Lafon vient de sortir son tout dernier livre Chavirer (chez Actes Sud) dans lequel on suit le destin tragique d'une jeune fille victime d'un réseau pédophile dans les années 1980-90. Un roman dans lequel elle interroge le consentement, le viol, la quête de liberté et les stigmates du passé. Elle partage avec nous un texte consacré à la fragilité : 

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"Éloge de la fragilité" - La Carte blanche de Lola Lafon

Par Lola Lafon

"Vaincre la cellulite, la timidité, le stress et le hockey, gagner en masse musculaire, en influence, en endurance, en Bourse.

Coup de gueule d'un ministre, d'un acteur, texte coup de poing, d'un auteur, séduction terrassant des certitudes uppercuts.

Petite musique martiale qui rythme nos quotidiens. Ici, un virus gagne du terrain. Là, un élu fait la course en tête. Un roman de rentrée littéraire écrase la concurrence.

Vénération de la fermeté, des seins, des cuisses comme de celle des discours politiques musclés, couillus, tout sauf être à un flamby. Horreur du friable, du mou, du tremblement, icônes médiatiques puissantes, éblouissantes, aveuglantes. Apologie de la débrouille du "moi, je m'en suis sortie toute seule". Apologie de la résilience déguisée en injonction à se remettre en selle au plus vite, à redevenir efficace.

Terreur de la chute, du faux pas, du ralentissement. Agacement lorsqu'on se trouve derrière une vieille dame si lente à rendre la monnaie aux caisses des magasins.

Déception d'avoir un enfant rêveur, désir de posséder un enfant rapide, précoce, bien noté, applaudi.

Terreur de faillir, de s'avouer blessé, fatigué. Savoir pourtant savoir que tant qu'il faudra vaincre, il y aura des perdants, des abîmés.

Terreur d'être mis à nu, désignés comme fragiles. Cette insulte qui dit qu'on ne supporte pas assez bien les coups.

Cette insulte qui renvoie au tapis anxieux, déprimé, hésitant, fragile, résolument incertain, obstinément incapable de fonctionner, radicalement fragile, oscillant entre confiance et désespoir, vivant de hasards et de conditionnels puisque, comme l'écrivait Francis Scott Fitzgerald : 

Nous sommes tous d'étranges oiseaux plus étranges encore derrière notre visage et notre voix que nous ne souhaitons qu'on le sache ou que nous ne le savons nous-mêmes.

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