À l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée par le festival, entretien au long cours avec Emmanuel Guibert sur le processus de création de "Martha et Alan". Rencontre avec un auteur majeur, qui pourrait bien, cette année, recevoir le Grand Prix d'Angoulême…

Emmanuel Guibert à la remise du Prix Goscinny 2017 à Angoulême
Emmanuel Guibert à la remise du Prix Goscinny 2017 à Angoulême © Anne Douhaire/France Inter

Emmanuel Guibert, « orfèvre » de la vie d’Alan

Pour Alan [ndlr : Alan Cope est l'ami d'Emmanuel Guibert, le "héros" de ses BD La Guerre d'Alan, et L'Enfance d'Alan], je n’ai pas à proprement d’idée, tout vient d’enregistrements que j’ai fait il y a maintenant 20 ans. C’est un trésor, que j’ai chez moi, dont j’extrais en tamisant des pépites, que je monte en « bijoux » pour faire mes bouquins

Chacun de ces livres me prend trois ou quatre années de travail. Quand j’en sors, j’ai besoin de deux ans à faire autre chose, une sorte de récréation. Pendant que je fais autre chose, je laisse monter tout doucement la mauvaise conscience et la frustration de ne pas travailler sur Alan. Quand elle devient intolérable, je m’y remets. Et quand je dis intolérable, c’est assez vrai. Il y a un moment où je n’en peux plus de ne pas travailler avec lui ou pour lui. Généralement, c’est le moment de s’y mettre parce que la frustration est un bon moteur.

Détail d'une planche de "L'Enfance d'Alan" d'Emmanuel Guibert
Détail d'une planche de "L'Enfance d'Alan" d'Emmanuel Guibert / L'Association

Tout n’est pas écrit au départ, le livre s’enrichit de notes, de documentation…

Pour Martha et Alan, c’est un livre que j’ai écrit il y a 10 ou 15 ans, puis je l’ai laissé de côté, ce n’était pas le moment. J’en avais déjà dessiné une dizaine de pages sur une histoire qui en comptait 25 ou 30. Ce livre s’est mis à dormir. Mais je n’ai jamais cessé d’y penser. 

Martha est une toute petite fille qui, au début du livre, a 5 ans et qu’on laisse à la fin à 70 ans. Alan l’a rencontrée à l’école. Il était avec elle en classe puis à la fin de leur vie, ils ont correspondu par lettres. Alan m'a donné cette correspondance. Ces dernières années, je me suis donc régulièrement penché sur elle, en esprit. D’abord parce que je la cite dans les premiers. Je sais que j’ai un certain nombre de livres devant moi, il est rare que, d’une semaine sur l’autre, je n’y pense pas... Même si je sais que l’échéance est de 5, 10 voire 15 ans avant que je ne me penche dessus.

Si l’existence me fait la bonne fortune de me filer un peu de documentation sur le sujet, je la recueille, même si je ne vais pas me pencher tout de suite dessus. Si des idées me viennent, je les enregistre. Si tel ou tel enrichissement me vient d’une conversation, d’un film ou d’une lecture, je les note, dans l’idée qu’ils peuvent nourrir les livres. Ils viennent enrichir des classeurs, des cahiers dans lesquels je note les choses, en attendant le moment où je vais me pencher sur le bouquin.  

Ça parait très long. En fait ce n’est pas si lent parce que le temps passe vite comme chacun sait. Et même si j’ai écrit cette première version il y a 15 ans, quand je la ressors d’un tiroir, il me semble que c’était hier, que je reprends au fond quelque chose que je n’ai jamais lâché.

Présenter l’histoire d'Alan pour qu’elle ait le maximum d’impact 

Il n’en reste pas moins qu’à un moment il faut vraiment mettre la main à la pâte. Ce jour-là, on se met dans un état particulier qui consiste à se dire : "voilà, j’ai attendu un bon moment, maintenant je suis prêt." 

Je retrousse mes manches, je sors le matériel nécessaire et je me pose la question de savoir comment réaliser un livre qui, à la fois ressemblera aux bouquins déjà existants puisqu’on est dans le cadre d’un cycle, d’une série, d’une saga où le lecteur doit pouvoir passer d’un livre à l’autre en leur trouvant un air de famille, mais ne doit pas copier les livres précédents. En particulier, comment faire pour que les techniques employées dans le cadre de ce livre, me changent, me libèrent des techniques précédemment employées. Je veille à ce que cette écriture me fasse apprendre et découvrir des trucs. C'est un mot d’ordre que je me lance à l’orée de chaque livre.

Pour Martha et Alan, j’ai décidé de m’affranchir des cases, on feuillette un bouquin fait de planches qui se développent sur des doubles pages. Comme si les cases étaient devenues des pages et que le découpage ne se faisait plus à l’intérieur d’une page, mais d’une page à l’autre. 

Il faut dire le plus important : ce n’est pas pour se changer les idées que l’on fait ça, c’est pour susciter des réactions chez le lecteur : découpage, narration, dessin... tout ce qui fait le fond et la forme de ces histoires est conçu pour toucher le lecteur. On se demande toujours : « étant donné l’histoire que je détiens, comment je vais la présenter de manière à ce qu’elle ait vis-à-vis du lecteur un maximum d’impact, et qu’elle lui apporte ce que je souhaite lui apporter ? »

J'essaye de traduire cette histoire qui m'émeut avec un certain type de "popotes" techniques, de manière à ce que ça touche le lecteur aussi.

La difficulté, c’est le lot commun

Il est normal que ce travail ne soit pas facile à faire. Je le sais depuis que j’ai dix ans : je faisais mes premières BD dites "sérieuses" dans lesquelles j’essayais de raconter une histoire de A à Z à mes parents. Toutes ces difficultés qui naissent font partie du processus.

La vie est importante dans ces livres. Il faut faire en sorte que ces bouquins palpitent, rayonnent, il faut que ça fasse appel à tous les sens, il faut que ça fleure, que ça respire. Tout ça, c’est de la sueur, des tentatives avortées, des choses qui ne marchent pas, du froissage de papier, de l’arrachage de cheveux, c’est du changement d’outil, c’est toute sorte de jongleries que le lecteur n’a pas à connaître parce que ça fait partie des choses qui arrivent en laboratoire quand on est en train de travailler. Or ce qui intéresse le lecteur c’est le produit fini, c’est le livre qu’il va lire.

La vraie difficulté au fond, c’est peut-être de conserver une foi en ce qu’on fait qui excède un tout petit peu le doute, de manière à préserver l’état de déséquilibre nécessaire pour qu’on avance. Parce que si le doute devient trop envahissant, il paralyse. Or il existe constamment : on se demande tous les jours : "est-ce que je suis voué à faire ce que je fais ? Est-ce que c’est bien ?"

Le rôle d’un auteur est de rendre compte de moments précieux

Dans l'exposition consacrée à Emmanuel Guibert à la Cité de la BD d'Angoulême en 2018
Dans l'exposition consacrée à Emmanuel Guibert à la Cité de la BD d'Angoulême en 2018 / AD/France Inter

J’ai en partie résolu la question en me disant : "Au fond, j’ai passé des heures agréables, chaleureuses, qui m’ont fait du bien avec quelqu’un que j’ai bien aimé. J’essaye de faire des livres sur cet homme parce que je considère que ces moments passés avec lui étaient précieux et au fond le rôle de quelqu’un qui prétend faire des livres est de faire circuler des choses précieuses qu’il a vues, vécues, senties ou apprises."

Alan n’est plus là depuis 1999, mais je continue à m’occuper de lui. Et je continue d’une certaine manière à requérir son avis. Par exemple, hier ou avant-hier, je suis dans une série de séquences où il y a beaucoup d’arbres. Les arbres étaient un sujet de conversation entre Alan et moi : lui aimait y grimper enfant, et moi, j’ai toujours aimé les dessiner.

Je dessine des beaux arbres, il m’est arrivé, ayant terminé tel ou tel dessin, d’entendre l'acquiescement d'Alan. J’entends le bonheur qu’il a à voir ça parce que c’est un bonheur qui est en résonance avec des moments que j’ai connus et vécus avec lui. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête. 

Il n’y a aucune page que je fasse sans la lui montrer - si j’ose dire. Il n’y a aucune page sur laquelle il n’a pas son mot à dire. Quand je regarde la page, je me pose des questions pour deux. Je me demande aussi dans quelle mesure il voit une certaine justesse, et une certaine satisfaction esthétique dans ce que je suis en train de faire.

L’esthétique était très importante pour Alan. Il disait qu’il fallait toujours considérer toute question sous cet angle. Et je me dis : « Est-ce que ça lui plait ? » J’ai pour apporter une réponse, l’expérience de tous ces dessins échangés de son vivant. Et je m’autorise de ça pour me dire : "Ça va, c’est dans le ton, il y a même de fortes chances que ça lui fasse plaisir".

Ça peut paraître une sorte de culte des ancêtres, mais je crois qu’on vit beaucoup avec les morts de cette manière. Il y a beaucoup de gestes dans nos vies que l’on fait en fonction de quelqu’un de disparu, en pensant à lui, à sa réaction possible. Je ne l’ai jamais vécu avec autant de relief qu’en continuant à accumuler ces dessins alors qu'Alan est mort depuis 15 ans [18 ans aujourd'hui, ndlr].

Planche de "Martha et Alan" d'Emmanuel Guibert
Planche de "Martha et Alan" d'Emmanuel Guibert / L'Association

Des lecteurs touchés par la nostalgie d’Emmanuel Guibert, et par le personnage d’Alan

J’ai eu beaucoup de retours de la part de lecteurs. Ils ont des points communs. Il y a ceux pour lesquels le passé a une certaine importance. On sent chez moi, dans mes livres, dans ma vie, qu’il y a une grosse dimension nostalgique. Non pas que je veux que les choses redeviennent comme elles étaient. Mais le fait que des gens nous aient précédés, qu'ils aient disparu, et que l’humanité a trouvé des moyens pour les maintenir en vie, grâce aux histoires que l'on se raconte, je trouve ça émouvant. Et je ne suis pas le seul : des lecteurs sont aussi touchés que moi.

Ce qui me fait très plaisir, c’est que la saga d'Alan soit traduite en une dizaine de langues, elle fait son chemin dans d’autres pays. Là aussi, c’est touchant de constater, par exemple, que des Japonais pour lesquels la silhouette d’un soldat américain n'est pas la plus sympathique au monde se prennent d’affection pour ce garçon parce qu’au fond avec lui, l’uniforme disparaît. C'est ce jeune homme découvrant la vie avec ce qu’on appelle de la candeur et beaucoup d’intelligence qui leur plait. Et qui leur parait n’être pas marqué par une culture ou une origine particulière quand bien même il est très américain par plein d’aspects. 

Quand une personne est très singulière, quand elle s'exprime de manière non conventionnelle, quand elle a une attitude vis-à-vis de vous inattendue, qui ne ressemble pas à celle avec laquelle on vous traite d’ordinaire, elle devient une personne qui a du prix, avec laquelle on a envie de passer du temps. C'est cet homme-là que j’ai prétendu présenter à autrui, parce que mon idée, depuis le début, est que les gens passent des moments que j’ai moi-même passés avec lui.

Aller plus Loin 

Alan Ingram Cope, l'ami américain d'Emmanuel Guibert, est né en 1925 en Californie et est décédé en 1999 en France. Mobilisé dans l’armée américaine en 1941, il est envoyé comme GI en France en 1945, où il restera après sa démobilisation. C’est à l’Île de Ré qu’il va rencontrer Emmanuel Guibert (auteur dAriol, du Photographe...). De là naît une amitié forte entre les deux hommes, qui va transformer l’œuvre du dessinateur. Il va enregistrer ses souvenirs du vieil homme. Et en tirer trois bandes dessinées : La Guerre d’Alan (publiés en trois tomes entre 2001 et 2008 à L’Association), L’Enfance d’Alan(paru en 2012 à L’Association), et Martha et Alan (paru en 2016 à L'Association)

Emmanuel Guibert dans l'Ariol's show
Emmanuel Guibert dans l'Ariol's show / FIBD2018
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