« 4 enfants à vendre – Renseignez-vous à l’intérieur ». L'histoire de cinq destins liés par une même mère. Que leur est-il arrivé ? Témoignage des enfants, devenus adultes.

4 enfants à vendre, Chicago, Illinois
4 enfants à vendre, Chicago, Illinois © Getty / Bettmann/Corbis
4 enfants à vendre, Chicago, Illinois
4 enfants à vendre, Chicago, Illinois © Bettmann/CORBIS

Leur histoire est encore plus terrible qu'elle en a l'air. Ici, pas de happy end , hormis de belles retrouvailles en 2013 entre deux des quatre enfants présents sur cette photographie qui date du 4 août 1948 . L’image, prise à Chicago , illustre le désespoir, la pauvreté, l'abandon : des enfants assis sur les marches de leur maison, devant un panneau indiquant « 4 enfants à vendre – Renseignez-vous à l’intérieur » . La mère, enceinte, est debout à l’entrée du foyer : elle se cache le visage. Une mère qui semble n’avoir plus rien à perdre, désespérée au point de vendre sa propre progéniture, pour une poignée de dollars…

Il faudra attendre 2013 et un article du journal The Times of Northwest Indiana, pour en connaître davantage sur cette famille du nom de Chalifoux et sur le destin de ces cinq petits, si l'on compte celui qui est dans le ventre de sa mère. Le cliché est publié pour la première fois dans un journal localde Valparaiso, en Indiana : The Vidette Messenger , qui s’est arrêté en 1977. La légende parle de l’histoire tragique de M. et Mme Ray Chalifoux, qui font face à une expulsion de leur logement. Lui est conducteur de camion à charbon, mais n'a plus d'emploi. Sur les marches : Lana , 6 ans ; Rae , 5 ans ; Milton , 4 ans et Sue Ellen , 2 ans. Personne ne sait combien de temps le panneau est resté dans la cour. Certains membres de la famille affirment que c’est la mère qui a organisé la séance photo. L’image sera republiée plus tard, dans d’autres journaux américains, de divers Etats. Deux ans après cette photographie, les enfants vont prendre des chemins différents.

RaeAnn Mills, vendue pour 2 dollars

Le 27 août 1950, RaeAnn prétend avoir été vendue pour 2 dollars à John et Ruth Zoeteman. Comme son frère Milton pleurait à côté, ce jour-là, le couple l’a emmené également. Les deux enfants prennent alors le nom de leur nouvelle famille.

Mills prétend avoir été élevée dans un foyer « sans amour » : « Ils nous utilisaient à la chaîne. Quand j’étais petite, nous devions travailler dans les champs. » Elle dit avoir ensuite été enlevée, à la fin de son adolescence, puis violée, à la suite de quoi elle est tombée enceinte. Elle est envoyée dans un foyer pour mère célibataire, dans le Michigan, et son bébé lui est retiré avant de se faire adopter. A 17 ans, elle quitte son foyer, sans regarder en arrière. Elle fondera plus tard sa propre famille. Son fils dit que la vie de sa mère est une histoire horrible : «Personne ne la croit. » Elle sera pourtant une mère aimante et ne reproduira pas ce qu’elle a subi. A l’âge de 21 ans, elle retrouve sa mère biologique : une expérience qui se révèlera très désagréable. Sa mère n’éprouve ni remords, ni regrets :

Elle n’a exprimé aucun amour.

Milton, esclave à la ferme

Milton n’a que peu de souvenirs de son enfance. Et le peu dont il se souvient, il préfère l’oublier. Il a donc suivi sa sœur et se prénommera alors Kenneth David Zoeteman. Le premier jour, dans sa nouvelle famille, il est ligoté et battu par son nouveau père adoptif, qui lui dit qu’il sera désormais esclave à la ferme :

J’ai dit que ça me convenait. Je ne savais pas que voulait dire « esclave ». Je n’étais qu’un gamin.

Sa mère adoptive soigne ses blessures et lui dit qu’elle l’aime. Mais les abus se poursuivront : battu à coups de pieds, et laissé seul, ligoté, pendant des jours dans la grange, il ne s’alimente parfois que de lait et de beurre de cacahuète. Milton part ensuite vivre chez une tante et un oncle. Il apprendra plus tard que les Zoetemans était en fait sa famille d’accueil et non ses parents adoptifs, comme il le croyait.

Par la suite, Milton est interpelé par un officier de policier, lors d’une altercation. Il se retrouve devant le juge qui lui propose soit la maison de correction, soit l’hôpital psychiatrique . Ayant entendu tant d’horreurs sur les maisons de correction, il choisit la deuxième option. Là-bas, il dit avoir été diagnostiqué schizophréne. Il sort de l'hôpital en 1967. Il déménage à Chicago, et finit par se marier. Ils emménagent ensuite en Arizona car un médecin lui conseille de ne pas vivre dans un lieu pollué, pour sa santé.

Il a revu sa vraie mère, une seule fois, en 1970. Elle le mettra dehors et il finira par se battre avec le second mari de sa mère. La police interviendra et embarque le mari :

Ma mère biologique, elle ne m’aimait pas. Elle ne s’est pas excusée de m’avoir vendu. Elle me détestait tellement qu’elle ne s’en souciait pas.

Une éducation chrétienne stricte

David McDaniel est l’enfant présent sur la photographie, celui qu'on ne voit pas : il est dans le ventre de sa mère. Il est né le 26 septembre 1949 et s’appelle à l’époque Bedford. Il est ensuite adopté un an plus tard légalement par Harry et Luella McDaniel, un couple qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Quand il le récupère, David est couvert de piqures d’insectes , sur tout le corps. Il n’avait vu qu’une seule fois son vrai père biologique, qui avait quitté le domicile familial en raison d’une affaire judiciaire dans laquelle il était mêlé. Il est élevé dans une famille chrétienne, à l’éducation stricte. On lui apprend les bonnes manières, on lui inculque des valeurs. Adolescent rebelle, il fugue à l’âge de 16 ans et passe 20 ans dans l’armée. Il devient ensuite conducteur de semi-remorque à Washington.

Il a croisé sa sœur RaeAnn Mills en 1969, lors d’une permission pendant la guerre du Vietnam, puis en 1982. Leur mère biologique s’était remariée : « Elle s’est débarrassée de nous tous, s’est mariée à un autre homme et a eu ensuite quatre filles. Elle les a gardées, contrairement à nous », explique-t-il. Daniel aussi a revu sa mère de naissance, une fois adulte. Daniel revient sur son passé sans amertume :

Dès qu’elle m’a vu, elle m’a dit que je ressemblais à mon père. Elle ne s’est jamais excusée. A l’époque, c’était la survie. Que sommes-nous pour juger ? Nous sommes tous des êtres humains. Nous faisons tous des erreurs. Elle aurait pu penser à ses enfants et espérer qu’il ne leur arrive rien.

Lana , l’aîné de la fratrie, est celle dont on sait le moins de choses. Elle est décédée d’un cancer en 1998. Sue Ellen pense qu’elle a été adoptée légalement par un couple dont le nom est Johnson.

Lorsque Sue Ellen et RaeAnn Mills se retrouvent en 2013 à Hessville, elles ont respectivement 67 et 70 ans. « C’est l’un des plus beaux jour de ma vie », lance Mills, ce jour-là. Sue Ellen meurt quelques semaines plus tard d’une maladie pulmonaire. Avant de mourir, elle tenait à raconter son histoire à elle et à ses frères et sœurs.

Mills a dépensé beaucoup d’énergie pour retrouver des traces de sa fratrie. Elle n’a pas hésité à utiliser, comme il se fait aujourd’hui fréquemment pour les personnes disparues, les réseaux sociaux. Sue Ellen ne peut plus parler, lors de leurs retrouvailles, à cause de sa maladie. Elle griffonne quelques réponses par écrit. A propos de sa mère biologique, voici ses mots :

Elle doit brûler en enfer.

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