[ Chaque vendredi, le journaliste Nicolas Filio lève le voile sur les images fausses ou trompeuses circulant sur le web ]

Régulièrement, le web s'enthousiasme pour des photos humoristiques d'animaux, soi-disant captées par chance dans la nature. Soi-disant.

Montage à partir de photos de Matt MacGillivray (2011) et Dick Culbert (2014)
Montage à partir de photos de Matt MacGillivray (2011) et Dick Culbert (2014) © Radio France

Le coup d'envoi est souvent donné par le Daily Mail. La photo montre un animal, ou deux, dans des postures insolites, surprenantes, voire abracadabrantes et provoque l'une des réactions suivantes : LOL, OMG, WTF, pour parler comme sur BuzzFeed. Dès lors, réseaux sociaux et médias font tourner l'image en boucle.

La sensation animalière de la semaine, la belette à dos de pivert, a d'abord été partagée comme un joyeux moment de complicité entre espèces, avant qu'une version plus réaliste ne s'impose : le mammifère attaquait l'oiseau. Si la BBC a trouvé des experts pour qui l'histoire est plausible, Patrick Haffner, chargé d'études biodiversité au Muséum national d'histoire naturelle, a jugé l'image "assez improbable " lorsqu'il a été interrogé pour l'émission La Tête au carré (à 13'39).

De manière générale, un peu de circonspection ne fait pas de mal face aux images récurrentes de ces moments de grâce capturés, paraît-il, par un photographe chanceux. Récemment, on a vu passer et repasser une

et un lézard qui semblait prendre une feuille pour une guitare.

Pour le lézard, la position des pattes arrière, les pieds qui ne sont pas posés sur le sol et la queue qui se relève, rien n'est naturel dans cette photo, constate Arnaud Horellou, chef de projet dans la conservation de la nature au Muséum national d'histoire naturelle. C'est un animal qui a été naturalisé ou bien c'est du Photoshop .

Au Daily Mail, les auteurs des clichés déclarent pourtant toujours qu'ils sont tombés sur les animaux par hasard, qu'ils n'ont rien mis en scène. Puisqu'ils le disent ! Et tant pis si ça na pas de sens qu'un lézard se mette sur le dos pour prétendre jouer de la gratte ou si une grenouille n'a aucun intérêt à aller faire du rodéo sur un scarabée.

«Les animaux évitent généralement le contact avec les autres espèces s'ils n'ont pas un but précis en tête (comme la chasse). On peut en déduire que toutes les photos montrant des membres de familles différentes voyageant l'un sur le dos de l'autre sont fausses » , explique le photographe de nature Erez Marom. «Ce comportement a très peu de chances de se rencontrer dans la nature car il ne correspond à aucun trait de vie connu de ces espèces et ne répond à aucun besoin biologique» , confirme Maud Berroneau, chargée de mission à la Société herpétologique de France.

La bouche grande ouverte de cette grenouille qui semble vraiment s'éclater paraît également très suspecte à Arnaud Horellou. «Elle n'a pas l'articulation pour cela. Il y a sans doute eu une retouche d'image. D'ailleurs, sur les photos suivantes, sa maxillaire est droite, pas arquée . » Le chercheur note également que la pupille de l'animal est relativement fermée. «C'est le signe qu'elle se prend une énorme dose de lumière, qu'il y a un éclairage forcé» . La photo pourrait même avoir été prise en intérieur. Pour Terre sauvage , on repassera.

Evidemment, on ne peut pas toujours faire valider ces images par un scientifique avant de les partager sur les réseaux sociaux. Toutefois, se pencher sur l'œuvre du photographe peut donner quelques indices. L'auteur du «rodéo», par exemple, est un récidiviste de la chance. Il voit des grenouilles et des lézards se lier d'amitié, des mantes religieuses monter sur des grenouilles, des grenouilles sur des lémuriens, des mantes sur des escargots, des escargots sur des scarabées, etc. Parfois, ces «rencontres» de différentes espèces se déroulent au même endroit (regardez, c'est clairement le même morceau de bois).

Animal, on est mal ?

Mais alors, si ces animaux sont en fait placés là, posés l'un sur la tête de l'autre, manipulés jusqu'à obtenir la photo qui convient, peut-on aller jusqu'à parler de maltraitance ? C'est le débat qu'avait lancé en août 2013 un billet de blog publié sur la plateforme chinoise Weibo et traduit en anglais par le photographe Jenn Wei. Les images analysées montraient en particulier des lézards et des grenouilles dans des positions absurdes qui n'avaient raisonnablement pu être obtenues qu'en contraignant les animaux.

Dans le cas de la grenouille chevauchant un scarabée, Maud Berroneau note que sur les deux dernières photos de la série«la grenouille adopte une posture de protection due au stress (elle se raidit en position recroquevillée avec les yeux bien clos)__ » .

Pour Erez Marom :

I l y a une grande différence entre mettre en scène des animaux et les maltraiter. Il est très facile de placer délicatement un insecte sur un autre plus gros sans lui faire de mal. Si vous ne l'exposez pas à des conditions inhabituelles pour lui ou à un prédateur, il n'y a aucune raison d'y voir de la maltraitance, même si certains photographes y ont recours.

«Le scarabée est un animal vif, rappelle Arnaud Horellou. Pour qu'il reste posé là, pour que la grenouille tienne sa corne avec deux doigts, on peut soupçonner qu'ils ont tous les deux été d'abord placés une à deux minutes dans une glacière pour les rendre plus malléables, mais sans les tuer.» Il se refuse toutefois à parler de violence faite à ces animaux, car «__on ne sait pas comment ils ressentent le stress, ni s'ils souffrent, il ne faut pas faire d'anthropomorphisme» .

La question morale n'est pas tranchée, donc. Reste qu'avant de partager la prochaine belle histoire d'amitié entre bêtes ou autre cliché animalier insolite, demandez-vous s'il n'y a pas derrière l'appareil un photographe qui se paie bien votre tête.

NB : Le grossier montage illustrant cet article a été fait à partir de photos de Matt MacGillivray et Dick Culbert

Vous pouvez me signaler les images fausses ou suspectes que vous voyez passer sur Internet cGFyIG1haWw= ou sur Twitter :

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