Invité ce mercredi du magazine culturel "Boomerang", Armistead Maupin est revenu sur un des passages emblématiques des "Chroniques de San Francisco" : la lettre que le jeune Michael Tolliver écrit à ses parents lui révélant son homosexualité. Une lettre lue, en partie et en français, par Augustin Trapenard.

Gay Pride à San Francisco en 2015
Gay Pride à San Francisco en 2015 © AFP / Elijah Nouvelage/Getty Images

Parues dès 1976 en feuilleton dans le San Francisco Chronicle, puis en roman(s) à partir de 1978, les Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin relatent la vie de nombreux personnages qui essayent de vivre librement leurs amours et leur sexualité. Les Chroniques sont devenues iconiques de la littérature homosexuelle. 

Le pouvoir consolateur des mots 

C'est très tôt que Maupin a eu l'intuition que les mots pouvaient alléger les maux. Alors qu'il n'avait que six ans, une dramatique histoire de fillette tombée dans un puits abandonné fait sensation à la télévision américaine : "J’avais 6 ans, je voulais la réconforter. J’ai demandé à ma mère si je pouvais écrire une lettre qui pouvait lui être donnée. J’ai imaginé que cette lettre serait jetée dans le puit, et que ça lui donnerait de l’espoir. La petite fille est morte, mais ma mère ne me l’a jamais dit."

Armistead Maupin poursuit : "J’ai toujours considéré l’écriture comme une façon de consoler les autres et de me consoler moi-même (...) Ma mère était une grande consolatrice. Elle était terrifiée quand j’ai révélé que j’étais gay. Elle le savait depuis longtemps. Mais elle craignait que le monde ne me détruise si je rendais publique mon homosexualité."

Elle m’a dit : 

Je ne voudrais pas que ça fasse du mal à ta carrière 

Je lui ai répondu :

Maman, c’est ma carrière ! 

Un dialogue qui fait écho à un passage du deuxième tome des Chroniques. Michael Tolliver, jeune homme gay en quête d'amour véritable, habite avec l'héroïne Mary Ann chez Madame Madrigal au 28 Barbery Lane. Gravement malade, il se décide à faire son coming-out, par écrit, auprès de ses parents homophobes. Ces derniers soutiennent la campagne "Save Our Children" de la chanteuse Anita Bryant, qui  tente de faire abroger une ordonnance interdisant toute discrimination basée sur des critères de préférences sexuelles.

Augustin Trapenard lit, en français, la fin de cette lettre.

La lettre d’un fils à sa mère

« Je sais que je ne peux pas t’expliquer ce que c’est d’être gay maman, mais je peux te dire ce que ce n’est pas. Ce n’est pas se cacher derrière les mots maman, comme la famille, les convenances ou la religion chrétienne. 

Etre gay m’a appris la tolérance, la compassion et l’humilité. M’a montré le potentiel infini de la vie. M’a fait rencontrer des gens dont la passion, la générosité et la sensibilité ont été constamment pour moi une source d’énergie. Être gay m’a fait entrer dans la grande famille humaine maman, et je m’y plais, je m’y sens bien.

Je ne vois pas grand-chose de plus à ajouter. Sauf que je reste le Michael que tu as toujours connu. La seule différence c’est qu’aujourd’hui tu me connais mieux. Je n’ai jamais fait quoi que ce soit qui puisse te blesser. Je ne le ferai jamais. Ne te sens pas obligée de répondre tout de suite. C’est déjà beaucoup pour moi de me dire que je n’ai plus besoin de mentir à ceux qui m’ont appris la valeur de la vérité.

Mary Ann t'embrasse. Tout va pour le mieux au 28 Barbary Lane.

Ton fils qui t’aime »

57 sec

La lettre de Michael Tolliver à ses parents

Par Armistead Maupin

Armistead Maupin  : "Mes parents ne m’ont pas répondu. Ma mère était en train de mourir du cancer à l’époque. Mais ils m’ont dit qu’ils voulaient venir me rendre visite à San Francisco, et rencontrer mes amis. Ils sont arrivés à San Francisco le jour où Harvey Milk et le maire de la ville ont été assassinés. Ils nous ont rejoint dans la foule et ont écouté Joan Baez chanter. Mon père haïssait Joan Baez, mais il a dû la fermer et l’écouter cette nuit-là".

Nous voulions récupérer nos vies

Armistead Maupin revient sur l'écriture de la lettre : "Je voulais que ce soit une lettre parce que je voulais que les mots soient parfaits. J’ai lu cette lettre sur la scène du cinéma Le Castro, face à 1 500 personnes. Harvey Milk était présent ce soir-là, et tous mes amis qui étaient des militants. Les gens pleuraient, me serraient dans leur bras. Je parlais de ce qui était dans l’esprit de chaque personne". 

On en avait eu assez, on était fatigués de s’excuser. On voulait récupérer nos vies.

Quelques semaines plus tard, le 27 novembre 1978, Harvey Milk et le maire de San Francisco sont assassinés. Harvey Milk avait avant sa mort enregistré des messages. L'un d'eux était : « Si une balle devait traverser mon cerveau, laissez-la briser aussi toutes les portes de placard », en référence aux homosexuels craignant de faire leur coming-out (sortir du placard). 

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