L’exposition Marie Laurencin que présente le Musée Marmottan Monet est la première à être organisée par un musée français. Elle réunit, sous le commissariat de Daniel Marchesseau, quatre-vingt-douze oeuvres (soixante-douze peintures et vingt aquarelles) principalement de sa meilleure période 1905-1935. Une grande majorité provient des collections du musée Marie Laurencin au Japon complétée par des prêts essentiels accordés par les principaux musées français et quelques collectionneurs privés. Cette exposition est un juste hommage – longtemps attendu – à l’une des artistes les plus attachantes et les plus raffinées de la peinture française de la première moitié du xxe siècle. Elle est aussi un témoignage éclatant de l’aventure moderniste de l’époque.

L’oeuvre de Marie Laurencin

(…) Plus de cinquante ans après la mort de Marie Laurencin (1956), chacun peut mesurer la renommée affirmée qui fut la sienne de son vivant et le rayonnement de son oeuvre aux si séduisantes facettes, au regard de l’histoire de l’art. Outre un corpus de quelque deux mille peintures , elle a exécuté en un demi-siècle de nombreuses aquarelles , plus detrois cent gravures sur cuivre et sur pierre , des illustrations très variées de livres , sans oublier plusieurs ensembles de décors et de costumes pour le théâtre et le ballet.

Autoportrait, vers 1905 - Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon Marie Laurencin, Autoportrait, vers 1905
Autoportrait, vers 1905 - Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon Marie Laurencin, Autoportrait, vers 1905 © ADAGP, Paris 2012
Ainsi l’art laurencinien s’épanouit-il dans une tradition renouvelée du goût français, loin de toute ostentation. L’artiste, dont la technique et la palette séduisent par leur parfaite harmonie, s’identifie à l’époque. A moins, comme on a pu le dire, que ce ne soit l’époque qui se réfléchisse dans son art. Cette propension se profile dès les oeuvres de la première période, à la frange du cubisme, et **s’affirme durant les Années Folles, dans les portraits de commandes ou les compositions de fantaisie, suaves dans un équilibre mesuré** . Marie Laurencin, mieux que d’autres, parce qu’elle est femme mais aussi muse et poète, incarne avec délicatesse et inspiration ce genre français qui séduit les amateurs d’Europe et d’Amérique avant le Japon. Sa manière est immédiatement reconnaissable. Sa facture ouatée, ses gammes subtiles de couleurs en demitons et sa touche en aplats n’appartiennent qu’à elle. Le monde poétique qu’elle offre, peuplé d’amazones, de biches et de colombes mérite tous les lauriers. **Son inclination pour le mystère féminin la conduit à s’accomplir dans de nombreux autoportraits** , qui restent sans complaisance. On compte ainsi largement plus d’une cinquantaine d’huiles tout au long de sa carrière, depuis les premières sur carton dès 1904 jusqu’aux dernières effigies (1944). Marie y apparaît toujours assez reconnaissable, non sans nostalgie ni vanité, le plus souvent de tête ou en buste, simplement parée de quelques accessoires, plumes ou turban, fleurs ou perles. Le désir d’affirmer son statut de femme-peintre, dans un monde essentiellement réservé aux hommes, forme sans doute l’une des composantes de cette permanence thématique, qui repose également sur le douloureux statut de sa naissance non reconnue (…)._« Une biche parmi les fauves », Daniel Marchesseau, in catalogue de l’exposition - Hazan (extrait)_
Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis (2ème version) - Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou Paris
Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis (2ème version) - Musée National d’Art Moderne, Centre Georges Pompidou Paris © ADAGP, Paris 2012
### **L’univers de Marie Laurencin** Marie Laurencin sut séduire tout à la fois comme femme et comme artiste. A travers son art, elle charma ses contemporains, les peintres, les collectionneurs, les écrivains comme un certain milieu mondain. Son statut de femme-artiste libre, imposant un style pictural propre indépendant d’un univers avant-gardiste masculin, contredit l’image d’une simple égérie du poète **Apollinaire** . Bien qu’elle préfère la compagnie des femmes, largement représentées dans son oeuvre, les hommes de Marie Laurencin comptent dans sa double vie de femme comme d’artiste : d’Henri-Pierre Roché, son premier amant, au graveur **Jean-Emile** **Laboureur** , de Guillaume Apollinaire, qui la révéla au monde, à **Otto von Wätjen** , son mari, avec qui elle découvrit malgré elle l’Espagne et Goya, ses amours de jeunesse influencèrent sa carrière.
L’Ambassadrice, 1925 – Huile sur toile 89 x 67 cm – Collection particulière
L’Ambassadrice, 1925 – Huile sur toile 89 x 67 cm – Collection particulière © ADAGP, Paris 2012
Dès 1905, Marie Laurencin évolue dans le Paris avant-gardes qu’elle rejoint après une brève formation académique, à l’Académie Humbert où elle rencontre **Georges Braque** . En mai 1907, **Picasso** la croise chez le marchand Clovis Sagot et la présente à Guillaume Apollinaire. **Elle rejoint alors le cercle qui fréquente le Bateau-Lavoir et Montparnasse** , ceux qu’elle appelle « les grands peintres » : Matisse, Derain, Picasso, Braque... et rencontre Max Jacob, Fernande Olivier, Maurice Reynal, Henri Rousseau, Jean Royère et Gertrude Stein, une de ses premières commanditaires.Après la Première Guerre mondiale et son exil espagnol, elle s’éloigne du monde des arts pour celui des lettres : à la compagnie des peintres **elle préfère maintenant celle des écrivains, Paul Valéry, André Gide, Jean Giraudoux, Paul Morand et Alexis Léger (Saint-John Perse).** En 1923, elle réalise les décors et costumes du**ballet de Francis Poulenc** Les Biches et, en 1925, ceux des Roses **d’Henri Sauguet. André Salmon, Paul Fort, Paul Léautaud, Gaston Gallimard, Jean Cocteau, Philippe Berthelot** comptent alors parmi ses relations. Marie Laurencin devient, à partir de 1923, **la portraitiste consacrée de personnalités comme Coco Chanel, la Baronne Gourgaud, Lady Cunard et Madame Paul Guillaume** . L’art de Marie Laurencin culmine alors dans son genre de prédilection, le portrait, et**incarne durant les « années folles » le raffinement du goût à la française.** ### **Quelques œuvres** **Apollinaire au profil égyptien, 1909-1910** Huile sur bois – 22 x 16,5 cm – Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon De 1904 à 1910, période d’expérimentation marquée par ses multiples rencontres, Marie Laurencin a régulièrement utilisé le bois comme support pour ses huiles. Ce portrait d’Apollinaire au profil égyptien conjugue, entre 1909 et 1910, la double influence du cubisme et de l’« art nègre » qui séduit alors le poète et ses amis du Bateau-Lavoir. Alors que ses visages adoptent encore une physionomie réaliste ou arrondie, ce portrait triangulaire préfigure les corps allongés et anguleux qu’elle donnera à ses modèles à partir de 1911. Sans jeu d’ombre ni aucun artifice, ce visage dénué d’oreille et à la bouche symbolique est à la fois une exception et une étape charnière dans l’oeuvre de l’artiste.
Le baiser vers 1927 - Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon
Le baiser vers 1927 - Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon © Marie Laurencin
**Le Baiser, vers 1927** Huile sur toile – 79 x 63 cm – Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, JaponOEuvre phare de Marie Laurencin, Le Baiser illustre les préférences picturales de l’artiste. « Je n’aimais pas toutes les couleurs, avoua-t-elle en 1934. Alors pourquoi se servir de celles que je n’aimais pas ? Résolument, je les mis de côté. Ainsi, je n’employais que le bleu, le rose et le vert, le blanc, le noir. » La force de ce tableau tient au fait que Marie Laurencin chante une complicité subtilement saphique. Réalisée en 1927, cette huile sur toile témoigne de l’évolution du style de Marie Laurencin après son retour à Paris en 1921 : le trait plus accentué, la palette en demi-tons de perles et de fleurs. **Trois jeunes femmes, 1953** Huile sur toile – 91 x 131 cm – Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, JaponQue ce soit dans ses portraits de commande ou ses compositions personnelles, Marie Laurencin ne cherche pas en priorité la ressemblance : « Mes femmes sont d’abord des filles et elles deviennent toutes des princesses ». Ces Trois jeunes femmesévoquent les plaisirs de Sapphô : la sensualité féminine symbolisée par la caresse et le sein nu, les lettres présentes à travers le livre ouvert et la musique qui, par le biais de la guitare, enchante ce paysage idyllique. L’absence de perspective renforce l’illusion et donne l’impression que les femmes ondoient dans l’air. Réalisé en 1953, ce grand tableau (95 x 131 cm) est une des oeuvres peintes au soir de sa vie. Les teints de lait et les aplats secs à la fin de sa carrière accusent un relief marqué que sa myopie grandissante explique.
Trois jeunes femmes - Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon
Trois jeunes femmes - Musée Marie Laurencin, Nagano-Ken, Japon © Adagp, Paris
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