Le scénariste Fabien Nury publie avec le dessinateur Brüno, « L’Homme qui tua Chris Kyle », une exceptionnelle BD documentaire. A partir d’un fait divers, l’assassinat d’un célèbre vétéran de l'armée américaine, il nous dresse un portrait glaçant des Etats-Unis.

Détail d'une planche de "L'Homme qui tua Chris Kyle" de Nury et Brüno
Détail d'une planche de "L'Homme qui tua Chris Kyle" de Nury et Brüno © Dargaud

Le 2 février 2013, le tireur d'élite Chris Kyle, héros américain de la Guerre en Irak, était abattu par Eddy Ray Routh, un ancien marine souffrant de stress post-traumatique. Deux ans après, le meurtrier sera condamné à la prison à perpétuité. Derrière ce crime, se dessinent des problématiques américaines d'argent, d'héroïsation des militaires, de glorification des armes, de patriotisme exacerbé, de médias ... Clint Eastwood en avait fait un film ambigu, American Sniper. Brüno et Nury démarrent leur BD là où le film s'arrête. Et donnent les clefs de cette incroyable affaire, emblématique d'une certaine Amérique. Rencontre avec Fabien Nury.

L’élection de Donald Trump comme déclencheur 

FABIEN NURY : « Fabien Nury : « J’ai entendu parler de Chris Kyle au moment de la polémique liée à la sortie du film d’Eastwood, American Sniper en 2014. J’ai pensé qu’il aurait mieux valu l’appeler « L’homme qui tua Chris Kyle ». 

L’élection de Donald trump m’a ensuite tellement angoissé qu’elle m’a poussé à me saisir du sujet. 

Ce fait-divers symbolise la dérive d’une Amérique blanche réactionnaire en train de rancir. J’ai aussi été interpellé par le fait qu’on ne parlait que de Chris Kyle, le héros américain et pas d’Eddy Ray Routh, son meurtrier. Amateur de western depuis longtemps, j’y ai vu un parallèle entre Jessie James et Robert Ford. Qu’on ne fasse jamais le portrait de l’assassin, mais de sa victime, m’a surpris. Il y avait une nécessité à raconter cette histoire. »

Détail d'une planche de "L'Homme qui tua Chris Kyle" par Nury et Brüno
Détail d'une planche de "L'Homme qui tua Chris Kyle" par Nury et Brüno / Dargaud

Un coupable aux circonstances atténuantes

"Eddy Routh n’était pas armé. Il allait très mal, et se droguait. Chris Kyle et son ami, le savaient et ils lui ont collé toutes les armes possibles entre les mains. Sans jamais se poser de question ! 

Le vrai mobile du crime pour moi, c’est de tuer la légende, celle du gunfighter mythique. Tout drogué et traumatisé qu’il soit, Eddy Routh n’est pas irresponsable. Il n’a pas tué dans un accès psychotique. Je suis d’accord avec le verdict de culpabilité. En revanche, il avait de sacrées circonstances atténuantes et le condamner à la perpétuité, c’est beaucoup."

American Sniper de Clint Eastwood

"Clint Eastwood a choisi avec une certaine facilité d’évoquer la légende, et pas les faits réels. Il a voulu faire une sorte de Sergent York (un film de 1941 signé Howard Hawks où un militant pacifiste devient un héros de guerre, ndlr). S’il avait eu envie de raconter autre chose, il n’aurait pas obtenu les droits d'adaptation de l'autobiographie de Chris Kyle. Il voulait faire un film de guerre : avec de l’action, du divertissement, des effets spectaculaires, et une histoire scénaristiquement gratifiante. 

Jarhead, la fin de l'innocence de Sam Mendes (2005) traite mieux la vie des soldats en Irak qu’American Sniper. Dans le film d’Eastwood, Bradley Cooper devient un guerrier. On rejoue la guerre jusqu’à avoir l’impression de tuer soi-même quelqu’un.

L’interdiction de critiquer le film édicté par Sarah Palin, l'ancienne gouverneure républicaine de l'Alaska, est, à elle seule, incroyable. Et symptomatique de cette réactionnaire américaine. 

Autre aspect terrifiant du film : le nombre de tués par Chris Kyle en Irak. On est certains du chiffre de 160 morts, et il y en a peut-être eu 95 autres. C’est pourquoi avec Brüno, on a choisi de faire une pleine page avec les cercueils, pour que le lecteur puisse voir ce que cela représente."

Pour se représenter le nombre de tués par Chris Kyle en Irak, Brüno et Nury, les auteurs de L'Homme qui tua Chris Kyle ont figuré les cercueils. Détail d'une planche de la BD
Pour se représenter le nombre de tués par Chris Kyle en Irak, Brüno et Nury, les auteurs de L'Homme qui tua Chris Kyle ont figuré les cercueils. Détail d'une planche de la BD / Dargaud

"J’ai été frappé par le désarroi de Chris Kyle dans le film : il a tué 200 personnes et se sent obligé d’en inventer d’autres. 

Il a l’impression que c’est ce qu’on attend de lui. Ce doit être terrible d’être aimé parce que vous avez beaucoup tué. 

Tandis que son meutrier n’avait jamais tué personne, mais prétendait l’avoir fait."

La réalité dépasse la fiction

"L’histoire était bien plus comique que je ne pouvais l’imaginer. Voyez la figure de Jesse Ventura, ce personnage très évocateur : est un ancien catcheur bourrin devenu présentateur conspirationniste !

Ce « true crime » est dingue. La littérature policière m’a toujours attirée, mais la réalité est toujours plus incroyable. Là, les personnages sont incroyables, le déroulé du crime est hallucinant, les conséquences folles… S’ajoute le tournage du film qui se fait pendant le procès, et la remise des prix à la cérémonie des Oscar… 

Les interviews de Taya Kyle, des parents d’Eddy Routh sont authentiques. L’American shout out de Taya Kyle. Je suis battu, je ne peux pas inventer ça ! Et même si dans notre livre, il y a un point de vue, une mise en scène, les propos des protagonistes parlent d’eux mêmes. Je n’ai pas eu besoin de rajouter des mots. 

L’histoire était bien plus comique que je ne pouvais l’imaginer. Voyez la figure de Jesse Ventura, ce personnage très évocateur : est un ancien catcheur bourrin devenu présentateur conspirationniste !"

Les armes

"Soixante-dix pour cent des Américains sont pour une restriction de l’utilisation des armes. Mais il subsiste dans ce pays une sorte de névrose collective. 

On pourrait imaginer qu’après un meurtre ou une tuerie, ils décident l’interdiction des pistolets ou d'autres armes à feu, mais c’est l’inverse qui se produit. Le stress engendre des comportements compulsifs et les gens se ruent sur les armes.

L'homme qui tua Chris Kyle de Fabien Nury et Brüno chez Dargaud

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.