Passeurs, dénicheurs de talent, accoucheurs mais aussi chefs d’entreprise, les éditeurs encadrent la sortie d’un ouvrage dans toutes les étapes de sa conception. Découvrons ce que disent de leur métier quelques grands noms de la profession…

piles de livres
piles de livres © Maxppp / Alexander Spatari

Commençons par citer Françoise Verny :

Un bon éditeur ne méprise pas le succès mais il s'en sert pour aller découvrir de nouveaux talents.

Pour l’éditeur historique de Beckett, Jérôme Lindon (1925-2001) qui dirigea pendant 53 ans les prestigieuses Éditions de Minuit, fondées par l’écrivain Vercors, le travail de l’éditeur n’est rien face à la noble activité d’écrire. Grand amoureux de la littérature, cet éditeur s’efface volontiers derrière les auteurs (Beckett, Duras, Blanchot, Bataille, Derrida, Deleuze …). Pour lui :

Même pas découvreur, l’éditeur est juste quelqu’un qui décide de transformer un manuscrit en produit de série.

"Dévorer le monde…"

C’est sa rencontre décisive avec Jérôme Lindon qui déclenche justement la vocation de l’éditrice Anne-Marie Métailié. Chercheuse en sociologie (proche de Bourdieu), elle se jette à corps perdu dans le métier et part "dévorer le monde". Elle revient de ses explorations sud-américaines avec les textes de Luis Sepulveda qu’elle fera connaitre au public français. Pour elle, le métier d'éditeur rime avec l’exploration d’un imaginaire lointain, venu essentiellement des pays du Sud. Elle rejoint en cela Ledig-Rowohlt (éditeur allemand) qui disait :

Les éditeurs sont là pour publier des livres que les lecteurs n’attendent pas. 

Paul Otchakovsky-Laurens, (1944-2018) directeur de la maison POL pendant plus de trente ans, revendique pour sa part l’audace indispensable à ce métier : "Je recherche quelque chose qui me trouble, sentir qu’un texte me dérange, me fait bouger, c’est une des fonctions de l’art en général et de la littérature". 

Une industrie de la nouveauté

Faire des livres, c’est s’occuper des auteurs, mais aussi veiller à la survie économique d’une maison, d’autant plus lorsque l’on est indépendant, rappelle l’éditrice Françoise Nyssen, directrice des éditions Actes Sud. 

Entre 2004 et 2018, Actes Sud remporte cinq prix Goncourt (Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé ; Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari ; Boussole de Mathias Ennard, L'Ordre du jour d'Éric Vuillard ; Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu). "Si un prix Goncourt a des retombées économiques évidentes, c’est aussi gratifiant pour toute une équipe" car un livre met en jeu de nombreuses personnes et savoirs-faire.  

Une maison d’édition est une industrie de la nouveauté. 

... estime Sophie de Closets, l’actuelle PDG des éditions Fayard, longtemps dirigées par Claude Durand (1938-2015), éditeur d’Alexandre Soljenitsyne, mais aussi de Julia Kristeva. Pour cette cheffe d’entreprise qui dirige aujourd’hui la Maison Fayard, c’est un métier passionnant mais difficile, solitaire et sans concession… 

Vincent Josse a rencontré Sophie de Closets dans l'émission Le Grand Atelier. Extrait de l'entretien : 

11 min

Sophie de Closets rencontre Julia Kristeva

Par Vincent Josse

L’écriture vous met en lien avec la part refoulée de vous-même… en tant qu’éditeur, nous recevons l’aboutissement de ce travail comme un cadeau.

"Le plus beau métier du monde"

Pour Françoise Verny  (1928-2004), "papesse de l’édition" et célèbre découvreuse de Bernard-Henri Levy, Yann Queffélec ou Alexandre Jardin, c'est "le plus beau métier du monde". Grande lectrice, elle conserve une inépuisable gourmandise pour les textes. "Si j’ai une qualité, c’est d’être malléable, je n’appartiens à aucune école, je ne suis jamais au bout de mes surprises".

Tout ce qui est contre la censure, pour la liberté de publier est essentiel. Un éditeur est celui qui vous invite à l’imprévu, à être intempestif. 

... disait Antoine Gallimard, l’actuel PDG des éditions Gallimard fondées en 1953 par son grand-père, Gaston. Alors que l’on glose beaucoup autour de la distinction entre l’homme et l’œuvre, la responsabilité de l’éditeur plus que jamais est questionnée. "Un éditeur doit pouvoir publier des choses qui dérange, je suis heureux d’avoir pu publier Sade et Céline en Pléiade…" déclarait ce dernier à Augustin Trapenard en 2018 dans Boomerang. Cependant, bien que farouchement opposé à la censure, l’éditeur, touché par la lecture du livre de Vanessa Springora, Le consentement décidait en janvier 2020 l’arrêt de la commercialisation du journal de Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour "viol sur mineur".

A l’heure de la concentration et de l’industrialisation des maisons d’édition, les prises de risques s’amenuisent, il faut prendre plusieurs appuis, être une sorte de mille pattes… 

- Antoine Gallimard

On est dans un monde nouveau… mais le livre papier reste très vivant.

- Odile Jacob

Odile Jacob, à la tête de la maison du même nom depuis plusieurs décennies, n’a de cesse de s’enthousiasmer pour ce "métier de liberté", indétrônable, même face à l’avènement des livres numériques.

Porter des idées

"Le livre est un véhicule d’idée important… J’ai été saisi par l’évidence qu’il y avait des choses à dire qui n’étaient pas dites" : François Maspero (1932-2015) conjugue son métier d’éditeur avec un engagement pacifiste et anticolonialiste. Il commence son activité d’éditeur et de libraire en pleine guerre d’Algérie et voit ses livres interdits : "Avant d’être éditeur, j’étais un militant de gauche."

Éditeurs et Auteurs

Plus proche interlocuteur de l'écrivain, l’éditeur joue un rôle-clé dans la fabrique du livre et dans la vie des écrivains. Qu’en est-il de ce "compagnonnage" singulier ? Un travail délicat qui sollicite beaucoup de finesse et d’écoute. C’est aussi une position délicate du point de vue de l’éditeur car il s’agit de "déposséder l’auteur de son texte pour en faire un objet public", nous dit Sophie de Closets (Fayard).

Pour Paul Otchakovsky-Laurens, un éditeur doit "se méfier de sa gomme", et savoir prendre un manuscrit "avec ses défauts". Françoise Verny, elle aussi tempère le rôle de l’éditeur, "si l’on peut aider un auteur à se déployer, on ne saurait se substituer à son talent…"

Pour aller loin

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