La ministre de la Culture, Françoise Nyssen, s'est dite jeudi favorable à ce que le portrait de Mona Lisa, chef-d'œuvre réalisé par Léonard de Vinci au XVIe siècle, quitte le Louvre pour être exposée dans d'autres musées. Plusieurs spécialistes s'y opposent.

La Joconde sous les appareils photo des visiteurs du Louvre
La Joconde sous les appareils photo des visiteurs du Louvre © AFP / JFK / APA-PictureDesk / APA

Il est des tableaux qui ne quittent jamais leur musée, dont ils sont les œuvres emblématiques : Les Ménines de Velasquez sont au musée du Prado et y restent, de même que La Joconde de Léonard de Vinci, qui n'a plus quitté sa cimaise du Louvre, face aux Noces de Cana, depuis le milieu des années 70. 

Mais ce jeudi, la ministre de la Culture Françoise Nyssen s'est dite favorable sur Europe 1 à ce que le célèbre tableau de Léonard de Vinci puisse être déplacé, notamment pour aller au Louvre-Lens, la version décentralisée du musée dans le nord du pays. Mais plusieurs spécialistes de l'histoire de l'art se sont farouchement opposés à cette idée. 

Une œuvre trop fragile ?

C'est l'argument numéro un avancé par les opposants à l'annonce de la ministre : La Joconde, tableau qui a près de 500 ans, est aujourd'hui trop fragile pour être déplacé. Au Louvre, il bénéficie de sa propre vitrine, où l'humidité et la température sont précisément réglés. 

Car ce petit tableau (77x53cm) n'est pas une toile, mais une peinture sur bois, sur un fin panneau en peuplier, sensible aux altérations du temps. Avec le temps, celui-ci s'est même fissuré au niveau de l'œil gauche, et légèrement courbé. 

Si les experts estiment que l'état du tableau n'est pas particulièrement inquiétant, un déplacement pourrait aggraver sa situation. C'est pourquoi le Louvre refuse de le déplacer même au sein de ses murs : alors qu'une exposition consacrée à Vinci aura lieu l'an prochain dans le musée parisien, le plus célèbre tableau du maître n'en sera pas.  

A qui prêter le tableau, et pour combien ?

C'est l'autre question : qui, aujourd'hui, aura les moyens de se payer La Joconde ? Lorsqu'un tableau est prêté à une autre institution culturelle, c'est en général celle-ci qui prend en charge les frais de transport… et d'assurance. Or, étant donné la valeur inestimable de ce qui est considéré comme l'œuvre d'art la plus précieuse au monde, le prix de cette assurance pourrait bien s'avérer prohibitif pour de nombreux musées, d'autant plus si l'on prend en compte l'augmentation considérable des assurances d'œuvres d'art. 

Pour l'heure, il n'est pas encore question de frais et d'assurance, car le tableau resterait "à domicile" : la prise de position de Françoise Nyssen jeudi fait référence aux demandes insistantes du Louvre-Lens d'obtenir un prêt du tableau. En janvier déjà lors de ses vœux, la ministre avait demandé "pourquoi s'interdire de déplacer La Joconde" ? Des demandes appuyées par les supporteurs de foot du RC Lens, qui fin janvier ont déployé une bannière à l'image de Mona Lisa avant un match. 

Une sédentarité récente

L'emplacement actuel du tableau est le sien depuis 1974 et le retour de son dernier voyage en date, au cours duquel elle avait été exposée à Moscou. En 1963, c'étaient les Américains qui avaient pu l'admirer lors de deux expositions à Washington puis New-York. Un prêt à l'initiative du ministre de la Culture de l'époque, André Malraux, et contre l'avis (déjà) des conservateurs du Louvre. 

Pour Françoise Nyssen, les arguments des opposants à ce déplacement sont d'autant plus faibles que "nous avons eu la même réaction quand on a proposé de sortir la tapisserie de Bayeux au moment où le musée serait en réfection"… et finalement la célèbre tapisserie sera prêtée à l'Angleterre en 2022

L'exclusivité du Louvre, "ségrégation culturelle" ?  

C'est le dernier débat qui traverse la question du prêt éventuel de La Joconde : ce tableau est-il tellement attaché à son musée qu'il ne peut plus s'en séparer, quitte à se couper de millions d'autres spectateurs ? Pour le président du Louvre Jean-Luc Martinez, le "produit d'appel" que constitue La Joconde pour les visiteurs du musée est un argument pour ne pas la faire voyager : "Jamais La Joconde ne quittera Paris pour être exposée au Louvre-Lens : l'œuvre serait (…) trop attendue par les touristes qui viennent chaque année à Paris pour l'admirer", déclarait-il en 2013 alors que la question était déjà posée. 

Mais Françoise Nyssen lui oppose une nécessité d'ouvrir l'art à tous les publics, y compris ceux qui ne peuvent pas s'offrir un voyage à Paris pour admirer le chef-d'œuvre. "Mon fer de lance, c'est de faire en sorte qu'on lutte contre la ségrégation culturelle, et pour cela, l'un des piliers c'est un grand plan sur l'itinérance. L'offre culturelle, elle existe : pourquoi serait-elle confinée à certains lieux et pas accessible partout par tous ?", a-t-elle déclaré jeudi. 

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