Le syndicat des auteurs de bande dessinée appelle à lâcher le crayon au Festival d’Angoulême, la dessinatrice Marion Montaigne sur notre antenne appelle le ministre de la Culture à rendre le rapport Racine public (publié depuis)… Mais d'où vient la grogne des auteurs ? Faisons le point en six questions.

Auteur BD en dédicace en mars 2019
Auteur BD en dédicace en mars 2019 © AFP / Laure Boyer / Hans Lucas

Cela a commencé par Marion Montaigne, qui, sur France Inter, a appelé le ministre de la Culture à publier un état des lieux de la bande dessinée, le Rapport Racine

Merci de pas nous endormir avec la promesse de nouvelles commissions d'une décennie de la bande dessinée ou d'un centre intergalactique des livres de l'image. Cette année, on veut aller au festival en lisant le rapport Racine dans le train… 

Puis quelques jours après les syndicats d’auteurs (SNAC BD, les États généraux de la BD, l’ADABD, la Ligue des auteurs professionnels et la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse) ont appelé à un mouvement de grève vendredi 31 janvier après-midi au Festival d’Angoulême. 

Le 23 janvier le ministre publiait le fameux rapport Racine.

Pourquoi les auteurs de BD sont-ils en colère ?

Les dessinateurs, scénaristes, coloristes… de BD ont contribué à la rédaction du rapport Racine via leurs représentants. 

La dernière enquête des Etats généraux de la BD en 2014 avait révélé que 

  • plus d’un tiers des artistes de la BD vivaient sous le seuil de pauvreté 
  • plus de la moitié gagnaient le SMIC. 

Pourtant, dans le même temps, le secteur se porte bien (276 millions d'euros de chiffre d'affaires) et est le véritable moteur de l’édition.

Pour le scénariste Benoît Peeters (des Etats généraux de la BD) :

La situation des auteurs s’est dégradée depuis, ils sont pris en étau entre l'Etat et les éditeurs. 

Il poursuit : "Les pouvoirs publics ont transformé la retraite complémentaire, puis la sécurité sociale des auteurs. Pour sa gestion, la sécurité sociale a été transmise à l’URSSAF du Limousin, ce qui entraîne cafouillages et bugs informatiques. Et à une inadéquation du régime social s’est associée une hausse importante des cotisations sociales. 

De l’autre côté, des éditeurs font la sourde oreille avec des droits d’auteurs qui diminuent en particulier à cause de la surproduction de livres, et une habitude de réduire les à-valoir qui font que _la plupart des auteurs ne vivent plus de leurs droits, mais de l’avance arrachée au moment de la signature des contrats_. Ce qui les conduit à courir d’un contrat à un autre…".

Résultat ? D’après Benoit Peeters : "Les auteurs sont devenus des « professionnels précaires », ce qui peut paraître étrange : ils doivent avoir toutes les qualités attendues des auteurs, travailler en temps et en heure, rendre les choses pour que l’industrie de la BD fonctionne… Mais ils sont précaires, car :

Même en travaillant à plein temps, ils n’arrivent pas à vivre ou survivre de leur art. 

Que demandent les auteurs ?

Marc-Antoine Boidin, président du SNAC BD, donne quelques pistes pour remédier au malaise des auteurs qui ont été évoquées lors de la préparation de "2020 année de la BD" : une nouvelle étude sur les auteurs, le financement du matériel, des ateliers, comme cela se fait dans les arts plastiques. Et aussi, l’instauration un pourcentage minimum de gain, mais aussi la rémunération de la présence des auteurs en festivals et en salons lorsqu'ils viennent participer à des tables rondes et à des dédicaces.

Qu’est-ce que le rapport Racine ?

Ce rapport du nom de Bruno Racine (ancien président du Centre Pompidou et de la BNF, , qui part diriger de Palazzo Grassi de François Pinault), est un état des lieux de la profession. Il a été commandé par le ministère de la Culture en avril 2019. Il devait être remis officiellement le 15 novembre 2019, mais sa publication a été retardée et il a finalement été publié le 23 janvier. 

Que propose ce rapport Racine ? 

Il faut "renforcer les politiques publiques de soutien aux artistes-auteurs". 

Il reconnait la "dégradation de la situation économique et sociale des artistes-auteurs qui se traduit par une érosion de leurs revenus, en dépit de l'augmentation générale de la valeur créée. Peu rémunérateurs en moyenne, les métiers de la création sont affectés d'un fort biais social, tandis que parmi les artistes-auteurs, les jeunes et les femmes sont particulièrement exposés aux difficultés socio-économiques. L'accès des auteurs aux droits sociaux n'est pas toujours garanti". 

Ainsi, 88% des auteurs de BD n'ont jamais bénéficié d'un congé maladie.

Le rapport de Bruno Racine admet tout cela, en soulignant que "les artistes-auteurs, dont le temps de travail n'est pas rémunéré en tant que tel, pâtissent du déséquilibre des relations avec les acteurs de l'aval (éditeurs, producteurs, diffuseurs, etc)".  

Pour y remédier, il plaide pour "une politique des auteurs" : l'État doit "s'affirmer dans son triple rôle de régulateur et garant des équilibres, de promoteur de l'excellence, de la diversité et de la prise de risque, tout en se montrant lui-même un acteur exemplaire".  

Bruno Racine se montre favorable "à la rémunération de certaines catégories d'auteurs dans les salons et festivals". Cette revendication est notamment portée par les auteurs de BD et les auteurs jeunesse. 

L'ancien président de la BnF souhaite également "renforcer les artistes-auteurs collectivement, par l'organisation rapide d'élections professionnelles" en vue de la création d'un "Conseil national des artistes-auteurs" chargé de mener les négociations collectives notamment avec les éditeurs.

►►► Lire le rapport Racine

Que répondent les éditeurs ?

Lors de ses vœux, Vincent Montagne, président du syndicat national de l'édition (SNE) s’était dit hostile à une intervention de l’Etat dans la relation entre maisons d’édition et auteurs. Le risque serait un "appauvrissement à la création". "Mais quand la loi Lang a fixé un prix unique du livre pour protéger la filière, les éditeurs ont pu en mesurer les avantages !" rétorque Benoît Peeters. 

Que va-t-il se passer ?

Franck Riester s'exprimera après Angoulême, pour présenter "les mesures qu'il retient du rapport Racine, le plan d'action et le calendrier". La balle est également maintenant dans le camp des acteurs du secteur du 9e art : les pouvoirs publics dont le CNL, mais aussi les éditeurs, les libraires, les organisateurs de salons etc... 

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