A l'occasion du 11 novembre, Denis Cheissoux s'est rendu dans la forêt domaniale de Verdun. Cette forêt, créée pour préserver la mémoire d'un champ de bataille des plus terribles, est aujourd'hui classée "forêt d'exception", et cet espace préservé fait le bonheur d'espèces menacées...

Le sol tourmenté de la forêt de Verdun
Le sol tourmenté de la forêt de Verdun © Getty / Sean Gallup

Guillaume Rouard est technicien à l'Office national des forêts. Au micro de Denis Cheissoux, il nous raconte sa forêt :

Il y a 20 ans quand je suis arrivé, dans les premiers jours on est venu en martelage avec des collègues. Je remonte la côte, je leur dis : "Les gars ! Ici, il y a des ossements… et ce n'est pas un animal". Ils m'ont dit "Ah non, non, c'est humain ! Ce sont des côtes… C'est pas grave, tu laisses. Tant qu'il n'y a pas le crâne on ne s'arrête pas."

Une terre polluée par la guerre

Avant la guerre, la forêt de Verdun était cinq fois plus petite, à peine 2000 hectares. A la place, il y avait des champs, des vignes ; il y avait sept villages. Aujourd'hui, il est difficile de cultiver cette terre polluée, gorgée de métaux lourds, de balles, d'obus, de shrapnels, de baïonnettes...

Guillaume Rouard explique : 

La bataille de Verdun

En 1916, Allemands et Français s'opposent à Verdun pendant dix mois (du 21 février au 19 décembre) sans qu'aucun des deux camps ne fasse d'avancée significative. C'est la plus longue et l'une des plus destructrices batailles de la Première Guerre mondiale : plus de 700 000 victimes. L'une des plus terribles aussi : il faut imaginer que, au pic d'horreur, le 21 février 1916, il a plu sur les combattants de Verdun un million d'obus en dix heures !

Un massacre tel qu'on n'enterrait pas les morts, comme l'explique Guillaume Rouard : "On mettait sommairement [les corps] dans les trous d'obus et on recouvrait de terre. On n'avait pas le temps de faire de grandes fosses pour creuser ici-même.

Il explique aussi que, contrairement à l'idée reçue, il n'y avait pas de tranchée à Verdun : "On s'imagine toujours des belles tranchées avec des sacs de sable qui protègent : pas à Verdun ! À Verdun, le bombardement était tellement intense que les soldats en fait creusaient un petit peu entre les trous d'obus pour se faire des espèces de tranchée... Donc, souvent, ils étaient dans les trous avec de l'eau jusqu'à la taille pour attendre l'ennemi". L'horreur... d'autant qu'il précise : "vous êtes sur des sols argileux, donc dès qu'il pleut ou qu'il y a du passage, ça se transforme en boue. Il y a eu beaucoup de témoignages des soldats : c'est un peu comme des sables mouvants. La boue vous enlisait, vous ne pouviez plus en sortir sans l'aide de vos camarades".

Jacques Delamain écrivait dans les tranchées son Journal de guerre d'un ornithologue. Le 6 mai 1915, il écrivait :

Les moineaux piaillent pendant que des bruits des [obus de] 75 déchirent l'air.

Chaque année, encore, presqu'un siècle plus tard, les techniciens de l'ONF sortent plusieurs corps de soldats.

Le sol bouleversé de la forêt de Verdun
Le sol bouleversé de la forêt de Verdun / Ossuaire de Douaumont

Une forêt née pour "protéger" les morts

Dès la fin de la guerre, les anciens combattants ont voulu sanctifier cet espace pour garder la mémoire de cette horreur. "Plus jamais ça", disait-on ; on croyait encore que ce serait "la dernière de toutes les guerres". Et contrairement aux autres champs de bataille en France, où les trous d'obus ont été bouchés et les terres rendues à l'agriculture, à Verdun, la forêt a permis de conserver l'aspect ravagé des sols.

Sur cette terre inhabitable, difficilement cultivable, la forêt de Verdun est donc née. Une forêt de résineux qui lui donne un aspect un peu "cathédrale". Tout près, se trouvent l'ossuaire de Douaumont, où reposent les restes de 130 000 soldats inconnus, Français et Allemands, ainsi que le Musée de la Bataille, où a été conservée intacte une partie du champ de bataille. L'administration des eaux et forêts n'y pénètre pas ; les anciens combattants voulaient conserver l'aspect bouleversé du terrain et les tranchées. La végétation reprend doucement sa place ; aujourd'hui on y trouve une végétation très épineuse de petit bois.

Une résilience écologique

La forêt de Verdun n'est pas qu'un lieu de mémoire ; on trouve aujourd'hui des espèces protégées qui profitent de cet espace préservé… 

  • Le projet Giono

Le Nord-Est de la France sera relativement protégé des grandes modifications climatiques du XXIe siècle, ce qui permettrait de conserver certains arbres. Dans la "plantation Giono" sont rapatriés, notamment, des hêtres et des chênes sessiles du Sud de la France pour conserver leur ADN. (La plantation doit son nom à Jean Giono, qui avait lui-même combattu à Verdun et qui a écrit L'Homme qui plantait des arbres)

Des plantations de hêtres ont été plantées dans la forêt domaniale de Verdun
Des plantations de hêtres ont été plantées dans la forêt domaniale de Verdun © Getty / Breuer Wildlife
  • Les sonneurs à ventre de feu

On trouve dans la forêt de Verdun un amphibien menacé de disparition, protégé par une directive européenne : les sonneurs à ventre de feu. Ce crapaud particulier possède des pupilles en forme de cœur et n'aime pas les mares... Il leur préfère les traces des pas de dinosaures (car le sonneur existait déjà il y a 65 millions d'années) ou, à défaut aujourd'hui, les ornières laissées par les tracteurs de l'ONF.

  • Des chauve-souris

Les forts et autres constructions militaires dues aux guerres successives avec l'Allemagne font de la forêt de Verdun un paradis pour les chauve-souris. Celles-ci sont en forte diminution en France suite à l'usage intensifs des insecticides... Ici, elles trouvent un havre de paix - du moins quand les touristes ne s'amusent pas à les taper avec des bâtons ! (des grilles ont été installées devant certains forts pour retenir les fâcheux).

Aller plus loin

  • LIRE AUSSI | Un très intéressant reportage du Monde sur le projet Giono
  • ECOUTER | Chaque samedi entre 14h et 15h, écouter CO2 mon amour, présenté par Denis Cheissoux, le magazine de l’environnement et de la Nature sur France Inter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.