Retour sur l'exposition Poétique d'objets à Dunkerque dont le fil conducteur est Francis Ponge . Une histoire de l'art du XXème siècle revigorante, de Duchamp à Ben ou Scurti, en passant par César et Arman. La question étant comment relier l'art de l'objet avec la poésie de l'objet inventée par Francis Ponge.Le prolongement de la question quand elle se pose sur ce blog est de s'interroger sur le rapport avec les Nouveaux Réalistes et Arman . Werner Spies, historien d'art, fait le lien. Ponge et le Nouveau Réalisme ont une proximité temporelle et esthétique. Approfondissement.

blogcs a l etude
blogcs a l etude © Radio France / C Siméone

Pour parler de Ponge et d'art, il faut en recroisant ses écrits sur l'art, refaire le trajet depuis le cubisme et les natures mortes. Les descriptions d'objet de Ponge, concernent d'abord des éléments vivants, appartenant à la nature, avant que le savon ou le cageot ne servent d'appui à sa recherche poétique.

Le cageot

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie. Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme. A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

(F. Ponge, Le Parti pris des choses, 1942)

Werner Spies, historien d'art, ancien directeur du Centre national d'art moderne et essayiste, a rencontré Francis Ponge dans les années 50 :

Arman, Francis Ponge : le rapport

Chez Arman , la poétique de l’objet industriel survient en rendant aux objets ce qu’ils perdent dans le système consumériste, c'est-à-dire leur existence propre. Arman leur accorde un pouvoir d’évocation que la fabrication et l’industrie ne leur concèdent plus ; Ponge souligne l'éclat du bois blanc pour le cageot, c'est bien avec la couleur, la souplesse du bois qu'Arman aurait jouer pour faire une accumulation de cageots.

Oeuvre d'Arman, collection LAAC Dunkerque
Oeuvre d'Arman, collection LAAC Dunkerque © christine siméone

Ponge décompose l'objet, Arman compose avec lui , en le multipliant ou le maltraitant, un langage nouveau. Les deux remettent à jour ce que l'objet aurait pu être, ou ne pas être, en devenant le lieu de leur création, comme des entomologistes avec les insectes.

Machines à écrire, les cafetières ou les pinces de bricolage, Arman a puisé dans de nombreux registres d'objets, pour accumuler, aligner, enfermer. .

Ce sont les matières, les couleurs, les formes, toutes les qualités intrinsèques des objets qui feront le phrasé et le style de l’artiste à l’œuvre. Il effectue un travail sur les objets en eux-mêmes, sans volonté de faire des théories sur leur utilité ou leur beauté. Sa seule préoccupation sera celle de la quantité, le nombre, la masse critique, comme on l’a dit, pour faire apparaitre l’œuvre.

Arman a ainsi consacré son art aux choses, comme Francis Ponge pour sa poésie.

Werner Spies fait le rapport entre Arman et Ponge :

Au sujet d'Arman, Pierre Restany a parlé de Recyclage poétique, notamment concernant l'utilisation des instruments de musiques, à cordes ou à vent, qui ont l'objet de tant de variations de ses colères. Le paroxysme étant atteint lorsque l'artiste, ayant soigneusement mis en pièce ses objets, les fixent dans le ciment ; Pierre Restany écrivait à ce sujet

Ces fragments de crosses, de chevilles ou de tables prises dans le béton en acquièrent toute la fixité hiératique. On est en présence de véritables compositions, frappantes par leur "maintien" dans la brisure ou la fragmentation : une belle tenue soulignée par le vibrant contraste entre la fragilité de l'éclat de bois et la densité du ciment. Pierre Restany, 31 mars 1999

Les mots entrent en scène

Arman, 1980, Soixante fois non !
Arman, 1980, Soixante fois non ! © arman-studio

A feuilleter le catalogue d’Arman, on constate qu’il écrit ainsi son grand livre de la nature de la société de consommation, ou un grand livre de la nature urbaine, comme les maîtres flamands. Sa poésie consiste à souligner le mordant des pinces, l’agressivité du pistolet (Boum Boum ça fait mal), le cercle vicieux du fer à cheval ( Spirale), le pouvoir de veto du marteau (Soixante Fois Non), les couleurs alléchantes du yoyo (Yoyo Marmalade) . On peut multiplier les exemples à l’envi, sur la façon dont Arman fait parler les objets. Il est saisissant de constater qu’Arman, comme Francis Ponge, s’affilie volontiers à Rimbaud, Lautréamont, et Picasso. Ponge prend le Parti Pris des Choses en faisant jouer les mots, Arman fait presque de même, en faisant jouer les objets par eux-mêmes et en y rajoutant ses propres mots dans le titre des œuvres. Arman fait parler les objets à sa place, ils sont aussi là pour dire.

Francis Ponge ne se voulait pas poète, préférant se définir comme un rénovateur de l’utilisation du "magma poétique " selon ses propres termes, pas plus qu'Arman ne se voulait un artiste au sens romantique du terme, il se décrit plutôt comme une fourmilière ou comme un para-artiste . Autre manière de valider l'idée selon laquelle l'art n'est plus, et donc les artistes non plus, depuis le début du XXème siècle, tel que Marcel Duchamp en a fait la démonstration.

Le blog de Marion Daniel, commissaire de l'exposition Poétique d'objets au LAAC de Dunkerque >

Découvrir Jean-Yves Pennec, l'artiste plasticien qui travaille à partir du cageot, et des inscriptions sur les cageots, la synthèse de Ponge, Arman et Villeglé >

Francis Ponge, sur le net, par Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France

Qui était Francis Ponge ? La réponse de Philippe Sollers

Ponge et les peintres, livre en ligne de Sylvain Richard

La représentation de l'objet chez Francis Ponge: une pratique transparente du sens spécifique

L’atelier contemporain – Francis Ponge. Article de Philippe Verdier, paru dans l’Erudit

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blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone
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