A quel âge, et par qui, a-t-elle eu le déclic de devenir écrivain ? Qu’a-t-elle apporté aux femmes ? Etait-elle une mauvaise mère ? Quelle relation entretient son œuvre avec celle de Sartre ? Il y a quinze ans, le 24 septembre 2004 disparaissait l’auteure Françoise Sagan.

Françoise Sagan présidente du Festival de Cannes en 1979
Françoise Sagan présidente du Festival de Cannes en 1979 © Getty / Gilbert TOURTE

Alors qu’est paru en septembre Les quatre coins du cœur, un roman inédit, retour avec Valérie Mirarchi qui a publié Françoise Sagan ou l’ivresse d’écrire une biographie très exhaustive de l’autrice, sur quelques facettes pas si connues du « Charmant petit monstre » comme l'appelait François Mauriac.

Françoise Sagan, mauvaise mère : vraiment ? 

Valérie Mirarchi : « Françoise Sagan rêvait d’avoir un enfant et à sa naissance elle a éprouvé « une extravagante euphorie ». Ce sont ses mots. 

Le public évoque souvent le film Sagan de Diane Kurys (2008) où elle est présentée comme une mère qui s’intéresse peu à son fils Denis Westhoff. Or, elle a passé de nombreuses années avec lui au manoir du Breuil d’Equemauville près d’Honfleur. Lui ne s’est jamais senti abandonné, il a été très entouré par ses grands-parents, et conseillé par son père. Il a d’agréables souvenirs avec sa mère. Il se souvient que Françoise Sagan se refusait toujours à évoquer avec lui des choses tristes. 

Françoise Sagan a été très soucieuse de son éducation, de ses fréquentations et elle tenait à ce qu’il ait une vie plus réglée que la sienne. Dans sa jeunesse, elle avait été très sportive. On a des photos d’elle jouant au tennis au Sporting-club d’Hossegor, ou faisant de l’équitation. Elle a veillé à ce que son enfant pratique une activité sportive. 

Même si elle n’était pas très présente, l’écrivain a su transmettre des repères. Elle lui a conseillé beaucoup de lectures comme celle de Proust, de Stendhal, d’Hemingway ou de Duras. 

Si elle sortait beaucoup, qu'elle buvait pas mal et qu’elle conduisait vite, elle n’était pas que cela. Dès qu’elle en avait l’occasion, elle emmenait son fils aux répétitions des pièces qu’elle mettait en scène au théâtre le mercredi après-midi. »

Je peux dire qu’avant la naissance de Denis, je me faisais beaucoup de tracas pour de petites choses, maintenant qu’il est là, je n’ai qu’un souci grave et ça simplifie tout.

Françoise Sagan, l'ultra précoce

Valérie Mirarchi : « Quand Bonjour tristesse parait en 1954, ce n’est pas - contrairement à ce que prétendirent quelques critiques à l’époque - un coup de chance. Malgré son jeune âge, 18 ans, Françoise Sagan avait déjà acquis un capital littéraire précieux parce qu’elle avait été une lectrice précoce. 

Petite, à Noël, elle demandait de l’argent pour acheter des piles de livres. Un amour qui lui venait de la bibliothèque de la maison de sa grand-mère à Cajarc. Dans Cajarc au ralenti, elle raconte qu’elle y passe des heures à lire.

Une bibliothécaire de Lyon, où elle a été scolarisée un temps, s’inquiétait qu’elle soit toujours un livre à la main : « Vous allez tomber malade avec tous ces livres volumineux ! ».  Michèle Bouton, une de ses voisines du 167 boulevard Malesherbes et camarade de classe, confirme : enfant, Françoise Sagan lisait tout et tout le temps, même pendant la classe. A 13 ans, sa chambre était remplie de livres de Gide, Camus, Sartre, Prévert. Celle qui lisait aussi Musset, Balzac, Flaubert, Proust, Mérimée, ou Nietzsche sut très jeune qu’elle en ferait son métier. Elle ne se voit pas faire autre chose qu’écrivain. Elle va même jusqu’à prédire son destin : 

Je vais écrire un livre, il aura beaucoup de succès et j’achèterai une Jaguar. 

Rimbaud, grâce auquel elle se lance dans l’écriture

Valérie Mirarchi : « Si Françoise Sagan a su très tôt qu’elle écrirait, c’est le poète de Charleville-Mézières qui va lui donner l’envie de prendre la plume en 1953. L’été précédant la parution de Bonjour Tristesse, la future écrivain est en vacances à Hossegor. Un séjour landais qu’elle va bizarrement peu évoquer. Or c’est l’été où elle va écrire le livre qui va déterminer sa vie entière. Dans avec Mon meilleur souvenir, elle écrit : 

J’étais allée à la plage déserte huit heures, à plat ventre sur une serviette éponge, la tête sous la tente et les jambes recroquevillées sur le sable froid, j’ouvris au hasard ce livre blanc nommé Illuminations. Je fus foudroyée instantanément. Je découvris ce que j’aimais, et j’allais aimer par-dessus-tout pour le reste de mon existence."

Françoise Sagan à l’origine d’une nouvelle identité féminine

Valérie Mirarchi : « Françoise Sagan est de la génération qui précède 1968. Ce qui explique pourquoi Bonjour Tristesse a tant choqué à sa parution en 1954. L’héroïne, Cécile, est libre, audacieuse, désinvolte… Françoise Sagan introduit la liberté des femmes dans le roman. C’est très nouveau. 

A part Marguerite Duras qui va parler du désir féminin dans Barrage contre le Pacifique, et Colette qui vient de mourir au moment de la parution du roman qui fit scandale, il y avait peu d’écritures féminines. 

Même si elle ne fait pas partie du MLF comme Simone de Beauvoir, elle est très sensible à la condition des femmes, et à leurs difficultés à assumer leurs rêves dans une société dominée par les hommes. Dans ses romans, elle met en scène des jeunes femmes qui, comme elles, sont indépendantes, sexuellement libérées. Ses héroïnes prennent la liberté de ne rien faire, couchent avec qui elles ont envie : elles ne sont plus des objets. Dans La Chamade, l’héroïne décide de ne pas garder l’enfant, pour préserver son indépendance et sa liberté. Et pas seulement pour une question matérielle. 

Dans Je ne renie rien, des entretiens rassemblés chez Stock, Françoise Sagan milite même pour l’égalité salariale entre les sexes et le versement d’une pension alimentaire. 

La société française sous l’influence américaine (avec l’émancipation des femmes, la libération sexuelle, la consommation et le jazz) est en pleine évolution. Dans ce pays, d’avant la pilule et la loi sur l’avortement, Sagan fait mai 1968… en 1954. Sans le savoir, elle apporte sa contribution à une révolution sociologique qui ne verra son application qu’à la génération suivante. »

Françoise Sagan, une œuvre aux accents sartriens

Valérie Mirarchi : « Dans les romans de Françoise Sagan, on retrouve tous les thèmes de l’existentialisme du philosophe Jean-Paul Sartre : la solitude, l’angoisse, la vacuité, la liberté, le mal de vivre, le désespoir, mais surtout l’ennui, et l’irréversibilité du temps. 

Françoise Sagan, qui s’appelle encore Quoirez, a lu La Nausée au lycée et elle a été fascinée. Son troisième roman Dans un mois, dans un an, est encore très marqué par l’œuvre du philosophe : un parfum de néant flotte sur l’intrigue et les personnages ne semblent pas trouver de sens à leur existence et souffrent d’une mélancolie de l’homme sans dieu. Elle-même a perdu très tôt la foi lors d’un voyage à Lourdes avec ses parents. 

Sagan a beaucoup côtoyé Sartre les deux dernières années de sa vie : elle déjeunait avec lui à La Coupole ou à la Closerie des Lilas. Et ils passaient des heures à évoquer l’amour des mots. 

Très affecté par sa mort, dans Mon meilleur souvenir en 1984, l’auteur de Bonjour Tristesse écrit :

Je ne me remettrai jamais de sa mort. Que faire parfois, que penser ? Il n’y avait que cet homme foudroyé qui puisse me le dire.

Ils avaient comme point commun d’être nés tous les deux le jour de l’été mais aussi d’être engagés. Elle a par exemple signé, comme lui, le manifeste des 121 ou Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, signé par des intellectuels, et des artistes et publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté. 

📖  LIRE | Françoise Sagan, L’ivresse d’écrire de Valérie Mirarchi aux EUD (Editions universitaires de Dijon) 2018 ►Conférence à venir à Honfleur le 28/09 à 15h à la Médiathèque Maurice Delange

Bonjour Tristesse  a été adapté en BD. Voir la leçon de dessin de son auteur François Rebena

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