Précurseur de l’art vidéo et du net art, Fred Forest est exposé en ce moment au Centre Pompidou à Paris. Il propose une performance autour du livre-évènement le dimanche 27 août.

Fred Forest devant le Centre Pompidou
Fred Forest devant le Centre Pompidou © Radio France / Fred Forest

Est-ce une ironie ou un symptôme de l'époque ? Fred Forest, l'homme qui a pensé réseau avant que l'Internent n'ait même vraiment pris de l'ampleur, aura donc du attendre 2017 pour voir une rétrospective de son travail montrée au Centre Pompidou.

Éternel poil à gratter des institutions, il devance le futur festival du Centre Pompidou Extra !, consacré au livre, pour proposer une performance le 27 août. Il proposera la lecture de son ouvrage, Lui ou l'appel des éléphants, par des volontaires. Chacun lira la page de son choix.

Avant de parcourir la carrière de cet artiste, rappelons qu'il a interrogé le Centre pendant des décennies sur sa politique d'achat d'oeuvres d'art, lui qui a toujours refusé d'être sur le marché de l'art. De procès en défaites, il finit dans le bureau d'Alain Seban, ex-patron du Centre, qui lui demande ce qu'il veut. Il répond : une rétrospective. Parce qu'il le vaut bien. Seban accepte. Finalement, c'est dans la salle en sous-sol, le forum 1 du Centre Pompidou, que Fred Forest s'est installé, lui-même, finançant sa propre exposition.

Cela donnerait bien des idées comme celle de la location assumée du lieu à tout artiste voulant se montrer . Non ? Trêve de mauvais esprit et d'aigre plaisanterie, revenons à l'histoire de Fred Forest.

L'homme réseau nous dit-on, avant l'internet. Répondons peut-être humain. N'est-il pas le propre de l'homme, à part de rire, que d'être en réseau, de tisser une toile de relations, et le réseau, ces milliards de connections qui nous unissent et décuplent nos facultés, ne serait-il pas la matérialisation, l'avènement de ce qui se trame dans nos boîtes crâniennes ? Car l'homme réseau a le don de tourner en dérision le langage même de l'art et celui du commerce et de la communication.

Lui qui fut opérateur téléphonique, et voyait s'illuminait les tableaux sous ses yeux quand les gens se téléphonaient , est devenu un artiste de la communication.

Voici quelques exemples des milles actions spectaculaires lancées par cet artiste, théoricien de l'art sociologique et l'esthétique de la communication.

Hackers des grands médias

Le certificat d'authenticité de l'oeuvre d'art Libération
Le certificat d'authenticité de l'oeuvre d'art Libération © Radio France / Fred Forest

Sous l'effet de son intervention, le journal Libération est devenu en 1979 une oeuvre d'art, encadrée devant laquelle il pose fièrement, en provocateur souriant.

Le 22 juin 1986 la proposition faite aux auditeurs de France-Inter consiste à les inviter à appeler un certain nombres de numéros préparés à l’avance. Numéros à partir desquels ils obtiennent… d’autres numéros, qui leur permettent d’avancer dans ce rallye téléphonique vers Cologne en suivant les instructions permanentes que Fred Forest, lui-même raccordé à distance à France Inter depuis Cologne, donne à l’antenne, en même temps qu’il déclame des textes accompagnés d’un fond musical et de bruitages technologiques. Le rallye radio-téléphonique, sous la forme d’une " création radiophonique " a été réalisée dans le cadre de l’émission L’oreille en coin .

Carrés blancs pour s'exprimer

Hacker des mass media, il s'est aussi servi de la presse, pour vendre son "mètre carré artistique".

Ce carré blanc, de un mètre sur un, symbolise pour lui, le rien, ou bien l'étalon d'une valeur immobilière transféré à l'oeuvre d'art.

Il a d'abord exister sous forme de centimètre carré : "Ces espaces-blancs dans les journaux (Space-medias) que j’ai réalisés pour la première fois en 1972 dans Le Monde étaient en quelque sorte le territoire du « cm² » : les lecteurs étaient invités à remplir 150 cm2 de papier journal. Ces blancs évoquaient pour moi les souvenirs de la censure quand les articles ne pouvaient pas paraître, les journalistes laissaient un blanc mais cherchaient aussi à créer un espace de projection personnel dans l’espace saturé de l’information" explique Fred Forest.

Ce carré blanc, symbole aussi de censure, il utilise sur des pancartes blanches qu'il distribue au manifestants de Sao Paulo en 1973, ce qui leur permet de manifester leur opposition au pouvoir.

Fred Forest obtient un Grand Prix de la Communication de la XIIe Biennale d'art contemporain de Sao Paulo
Fred Forest obtient un Grand Prix de la Communication de la XIIe Biennale d'art contemporain de Sao Paulo © Radio France / Fred Forest

L'ancêtre du live en ligne

Dans les années 70, alors que le 20h n’étais pas encore une grande messe, et que ni l’Ecole des fans, ni le film du dimanche soir n’avait pris l’habitude de rythmer la vie des familles, Forest en était à se dire qu’il fallait vite démocratiser la vidéo pour qu’on puisse se passer de la télé. Facebook n'existait pas mais Forest avait dans la tête cette idée du partage en live.

Dans une galerie d'art du quartier Saint-Germain à Paris il a estimé en 1973 qu'on y voyait trop d’œuvres, et passer la vie, les gens. Il a donc installé des écrans montrant le live de la rue. C'était son Archéologie du présent.

En 1999, il a fait retransmettre son mariage en direct de la mairie d'Issy-les-Moulineaux, mais c'était en présence de Vinton Cerf, père fondateur du réseau Internet avec le protocole IP à Issy-les-Moulineaux et de l'artiste Eduardo Kac comme témoin, qui lui était à Chicago (Kac sera plus tard inventeur de la première oeuvre poétique conçue dans l'espace).

Le grand-oeuvre : 1 m²

Promesse d'achat d'1 m²artistique par le designer Philippe Starck pour 100 F
Promesse d'achat d'1 m²artistique par le designer Philippe Starck pour 100 F © Radio France / CS / Fred Forest

Le mètre carré artistique est l'oeuvre de sa vie, sa conception du réseau, de l'acte participatif, et c'est une grande part de l'exposition présente à Beaubourg. Cette oeuvre a commencé à vivre en 1977 comme le Centre qui a trouvé là une justification de la présence de Fred Forest à ses murs, alors qu'il aurait tout aussi bien pu l'exposer parce qu'il est co-fondateur de l'art sociologique, comme son collègue Hervé Fischer. Pour Fischer, qui produit des choses plus colorées, et plus facilement encadrables sur un mur, la rétrospective est aussi au programme estival du Centre National d'Art et de Culture mais plus haut et plus en vue dans les étages.

Concrètement, il s’agit d’un territoire en Ile-de-France où des parcelles ont été attribuées aux «citoyens» (il reçoivent un diplôme de citoyen et un titre de propriété signés par l’artiste). Aujourd'hui on appelerait cela un financement participatif, un crowdfunding, avec un système de propriété et d'entretien participatif.

Fred Forest dans l'exposition du centre Pompidou nous offre une visite en vidéo 360 la visite virtuelle de son musée du mètre carré artistique, où les mondes virtuels et réels s'hybrident par la magie de langage et de l'humour qui lui rendent des parentés qu'il n'a jamais revendiquées mais qui existent pourtant. Il y a du Fluxus et du Dada chez lui.... mais il préfère se moquer des mirages de la technologie et voir les impasses dans lesquelles elle nous mène.

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