Titres censurés, enregistrement maison, pochettes rares... la discothèque de Radio France est une caverne d'Ali Baba pour les collectionneurs. Découvrez quelques pépites.

Serge Gainsbourg à la maison de la radio
Serge Gainsbourg à la maison de la radio © Getty / INA

Le 30ème anniversaire de sa disparition et la journée spéciale que France Inter consacre à Serge Gainsbourg nous offrent l'occasion d'exhumer quelques trésors de la discothèque de Radio-France.

Le bien Aymé

Le premier album de Serge Gainsbourg, Du chant à la une paraît chez Philips en septembre 1958. C'est un 33 tours 25cms qui comporte neuf titres dont Le poinçonneur des Lilas. Tous les titres, paroles et musiques, à une exception près sont signés par Gainsbourg, et les orchestrations sont d'Alain Goraguer. 

Au recto de la pochette : une page de journal recouverte de rouge et une photo de Gainsbourg de trois-quarts, cheveux courts, qui nous toise légèrement. Mais la pépite se trouve au verso. En-dessous de la liste des titres, un texte manuscrit de Marcel Aymé. C'est une idée du directeur artistique de Gainsbourg, Denis Bourgeois. Et c'est lui-même qui ira, son pick-up sous le bras, faire écouter l'album à un Marcel Aymé peu affable.

Du chant à la une
Du chant à la une © Radio France / Discothèque de Radio France

"Serge Gainsbourg est un pianiste de 25 ans qui est devenu compositeur de chansons, parolier et chanteur. Il chante l'alcool, les filles, l'adultère, les voitures qui vont vite, la poursuite, les métiers tristes. Ses chansons inspirés par l'expérience d'une jeunesse que la vie n'a pas favorisée, ont un accent de mélancolie, d'amertume et souvent la dureté d'un constat. Elles se chantent sur une musique un peu avare où, selon la mode de notre temps, le souci du rythme efface la mélodie. Je souhaite à Gainsbourg que la chance lui sourie autant qu'il le mérite et qu'elle mette dans ses chansons quelques tâches de soleil."

Malgré les encouragements de Marcel Aymé (qui, au passage, le rajeunit de cinq ans) cet album ne rencontrera pas son public, comme on dit poliment. Sans doute était-il trop ! Trop jazz, trop élitiste, trop misogyne, trop cynique, trop décalé, trop en avance...

Les grandes oreilles

"Le comité d'écoute". Ce n'était ni plus ni moins qu'un comité de censure qui veillait à ce que les oreilles des auditeurs de la Radiodiffusion-télévision française (RTF) n'entendent pas des horreurs ou des messages subversifs. Le comité avait établi un barème : 

  • Chansons autorisées  
  • Diffusées après 22 heures  
  • Diffusées après minuit  
  • Interdites d’antenne 

Brassens, les Frères Jacques, Barbara, Ferré, Gréco, Antoine, Polnareff, Brel sont passés sous les fourches caudines des "écoutes". Gainsbourg aussi, une seule fois.

En janvier 1959, paraît un 45t EP, avec trois titres qui figurent sur l'album Du chant à la Une + une chanson inédite (La jambe de bois). Cette fois-ci la pochette est jaune. En fond, un dessin de Serge Gainsbourg et au premier plan à droite, toujours de trois-quarts Serge, qui semble esquisser un sourire. Les deux photos proviennent de la même séance. 

Ce titre fut censuré par le Comité d’écoute de la RTF, sans doute pour son message antimilitariste. Lorsqu'une telle décision était prise, les disques se voyaient apposer un macaron, sur la pochette et sur le vinyle lui-même. Et, au cas ou le programmateur aurait été une peu myope ou distrait, le titre était rayé.

La jambe de bois, censuré
La jambe de bois, censuré © Radio France / Discothèque de Radio France

Le même traitement fut appliqué au 45 tours de Juliette Gréco qui reprit cette chanson quelques mois plus tard. Double sanction pour Juliette puisque figurait également sur ce disque L’amour à la papa qui fut jugé trop explicite par le comité d'écoute.

Petit et grand écran

Au début, c'est impressionnant d'avoir son nom au générique. C'est somptueux...

disait Gainsbourg avant d'ajouter "Mais maintenant je suis assez fatigué de ça et je choisirai mes films avec plus de discernement. Si le film est bon, ça m'apporte quelque chose, en plus des droits d'auteur. Si le film est mauvais, ça ne m'apporte que des droits d'auteur et pas mal de déceptions".

Gainsbourg qui fait son cinéma, c'est à écouter dans deux numéros de Ciné qui chante de Laurent Delmas. Mais ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est le petit écran.

1966. Michèle Arnaud, qui révéla Gainsbourg en 1957 et qui fut la première interprète du Poinçonneur, est désormais productrice d'émissions de télévision. De la même façon qu'elle est toujours à l'affût d'auteurs novateurs pour ses chansons, elle a dépoussiéré la télévision de papa. Son projet : une comédie musicale. 

Gainsbourg crée donc la bande originale de cette comédie sentimentale et musicale dans laquelle il joue également aux côtés de Jean-Claude Brialy, Anna Karina et Marianne Faithfull. Le film, baptisé Anna, est diffusé le 13 janvier 1967 sur la première chaine de l'ORTF (qui, rappelons-le, n'en compte que deux). La BO sur laquelle figure Sous le soleil exactement, sort dans la foulée, mais passe totalement inaperçu.

BO de "Anna" illustrée par des photos extraites du films
BO de "Anna" illustrée par des photos extraites du films © Radio France / Discothèque de Radio France

En 1989, l'album est remastérisé et réédité en CD. Jusque-là, l'album d'Anna était l'un des collectors les plus recherchés de la discographie de Serge Gainsbourg. 

Parmi les titres zappés de la première édition, il y avait Hier ou demain par Marianne Faithfull.

Les arrangements sont signés Michel Colombier. Il travaille à l'époque avec le compositeur de musique contemporaine Pierre Henry. Ils ont sans doute inspiré Jean-Claude Vannier qui réalisa ceux de Melody Nelson.

1967. Gainsbourg et Colombier travaillent à nouveau ensemble sur une autre production télévisuelle. Le feuilleton Vidocq, créé par Georges Neveux et Marcel Bluwal. Mais il ne s'agit pas du Vidocq immortalisé par Claude Brasseur que le duo Neveux-Bluwal réalisera quatre ans plus tard. Ce Vidocq a les traits de Bernard Noël et ne connaitra qu'une saison de 13 épisodes. Gainsbourg en signe la musique et interprète la chanson du générique : La chanson du forçat.

BO de la série télévisée "Vidocq"
BO de la série télévisée "Vidocq" © Radio France / Discothèque de Radio France

Fait maison

En 2010, la discothèque de Radio France fait l'acquisition d'un graveur de vinyles afin de créer des sessions musicales uniques et inédites. C'est l'acte de naissance de Session Unik, des enregistrements inédits produits en édition limitée en 45 tours. L'un de ces vinyles a une valeur toute particulière. Fin 2013, disparaissait Bernard Chérèze, directeur emblématique de la musique de France Inter. Quelques mois plus tard, France Inter, la discothèque de Radio France et le Disquaire Day s'associaient pour lui rendre hommage, avec la complicité de Jane Birkin et Emily Loizeau : une Session Unik enregistrée dans l’intimité du studio 118.

Session Unik
Session Unik © Radio France / France Inter

Depuis que cette maison existe, elle accueille des concerts ou des prestations "en live".  En 1963, Luc Bérimont, écrivain, poète, auteur de chanson mais aussi grand homme de radio crée les Jam-sessions chanson-poésie. Luc Bérimont aimait les textes et ses émissions faisaient la part belle aux auteurs-compositeurs-interprètes. Serge Gainsbourg a participé plusieurs fois à ces Jam-sessions, notamment en 1964 et en 1966. A l'époque, il est "le maître du clair-obscur et du double sens, poète à l'ironie mordante". 

Ces deux émissions ont été éditées par Digger Factory et l’Ina lors du Disquaire Day 2020. On y retrouve huit titres, dont La Javanaise.

Serge Gainsbourg à la maison de la radio
Serge Gainsbourg à la maison de la radio / INA

Les disques vinyles de Serge Gainsbourg restent des pièces très recherchées par les collectionneurs. Lors de la dernière vente aux enchères organisée par la discothèque de Radio France, l'un des lots, composé de plusieurs 33t et 45t de l'artiste, estimé entre 300 et 500 euros a trouvé acquéreur à 2 100 euros.

Aller Plus Loin

Merci à la Discothèque de Radio France et à Romain Couturier pour son aide précieuse.