Edouard Deluc livre, quatre ans après "Mariage à Mendoza", un biopic sur Paul Gauguin avec Vincent Cassel dans le rôle principal. Faut-il aller le voir ?

Détail de l'affiche de "Gauguin - Voyage de tahiti" d'Edouard Deluc avec Vincent Cassel
Détail de l'affiche de "Gauguin - Voyage de tahiti" d'Edouard Deluc avec Vincent Cassel © Bruno Levy, Laurent Jacquemin

Cette semaine, les critiques "cinéma" de l’émission du Masque et la plume dissèquent le film d’Edouard Deluc consacré au peintre impressionniste Paul Gauguin et à sa vie tahitienne.

Jérôme Garcin présente le film : "J'ai du mal à trouver le western vanté par Cassel"

"Après le Cézanne de Thomson, le Rodin de Doillon, l'Egon Schiele de Dieter Berner, voici encore un biopic d'artiste. Là, c'est Gauguin dans Gauguin - Le voyage de Tahiti, un film d'Edouard Deluc avec Vincent Cassel dans le rôle du peintre et la belle Tuheï Adams dans le rôle de Tehura, la tahitienne de sa vie et de ses toiles.

On est en 1891, Gauguin, la quarantaine abandonne sa femme et ses 5 enfants. Il quitte Paris pour la Polynésie et s'installe à Tahiti. Il tombe amoureux d'une toute jeune fille, Tehura, alors âgée de 13 ans qui devient sa compagne et sa modèle. Inutile de préciser que dans le film l'adolescente est devenue une jeune femme, ils n'ont pas osé aller jusqu'à la vérité historique.

Quant à Cassel, il s'est fait la barbe de Vincent Lindon dans Rodin. Il a pris des cours de peinture comme Lindon avait pris des cours de sculpture. La nature est très luxuriante, la mise en scène plutôt sobre. Mais j'ai du mal à trouver le western vanté par Cassel dans toutes ses interviews. Et si c’est du western il est un peu lent."

Éric Neuhoff : "A quoi ça sert tout ça ?"

"A quoi ça sert tout ça ? Parce que moi je ne connais pas grand-chose à Gauguin, je savais que c'était un peintre qui était allé à Tahiti même. Je suis allé voir le film et effectivement... c'est un peintre qui est allé à Tahiti. Mais rien de plus !

Il y a certes Vincent Cassel qui maniait mieux les revolvers dans le personnage de Mesrine que les pinceaux en jouant un peintre. Là, c'est tous les clichés sur les artistes qui sont des gens qui boivent, qui vont dans des cabarets.

Jérême Garcin : "J'ai le sentiment que Vincent Cassel s'ennuyait en tournant ..."

Éric Neuhoff : Oui, là il y a un côté terne, grisâtre. On voit à peine le soleil, on ne voit pas la mer. Ça aurait pu être tourné dans la forêt de Rambouillet ! Ce n'était pas la peine d'aller là-bas. J'exagère un petit peu mais on ne voit pas du tout ce qui l'a l'intéressé, pourquoi il est parti..."

Alain Riou : "C'est un film pictural mais sur un portrait, celui de Vincent Cassel et pas sur des paysages"

C'est dur de faire des films avec vous sur la peinture parce que quand on vous montre les paysages, vous dites : "ça croule de beauté, d'académisme". Quand on vous montre quelque chose de sobre, on dit "mais on voit pas les paysages". Or on voit un paysage dans ce film constamment c'est le visage de Cassel. C'est un portrait, c'est un film pictural mais sur un portrait et pas sur des paysages. C'est un visage, on ne peut pas faire plus expressif, il est d'une grande beauté, d'une grande sobriété.

Moi j'allais à la rigolade, mais j'ai vu de tels navets récemment sur des sujets majeurs, que celui-là... C'est vrai que le début n'est pas bon. Et puis quand il arrive à Tahiti... On est saisi par une espèce de grandeur. Il y a un plan sublime qui est dans un hôpital où Gauguin n'a même plus de toit, et il peint sur une vitre et ça donne une espèce de cathédrale sobre avec un vitrail. C'est magnifique.

"C'est un film sobre qui n'essaye pas de dramatiser. Chaque fois qu'il y a une scène à faire, il ne la fait pas. Il ne se passe rien, parce que dans l'œuvre de Gauguin, c'était les atmosphères qui créaient la peinture. Et puis c’est beau quand on voit tous ses tableaux à la fin qui correspondent à ce que l’on a vu. Et il y a en plus, le côté très intéressant sur les statues de Gauguin…

On montre aussi un créateur originel est dépassé, même financièrement par ses imitateurs. J'ai trouvé ce film très bien à une exception : j'ai beaucoup regretté qu'on ne raconte pas tout l'itinéraire de Gauguin. Le cinéma aime les gens qui vont jusqu'au bout d'eux-mêmes et Gauguin avant de sombrer dans la peinture, ça a été pour lui un véritable naufrage, était un trader qui gagnait extrêmement bien sa vie en vendant de l'argent..."

Jérôme Garcin : "Moi je persiste, je ne comprends toujours pas ce que fait le cinéma à propos des peintres. Même s'il y a eu Van Gogh de Pialat"

Michel Ciment : "Ce film escamote absolument tout ce qui est intéressant"

"J'ai été très très déçu par ce film parce que je pense qu'il escamote absolument tout ce qui est intéressant. C'est-à-dire : pourquoi Gauguin a retrouvé son inspiration en Océanie après une panne ? Pourquoi il est parti là-bas ? Il dit au départ : "je pars là-bas" mais ensuite une fois qu'il est là-bas, on ne comprend pas du tout les motivations qui ont aidé sa peinture à devenir géniale.

Le colonialisme est complètement évacué, c'est-à-dire qu'on ne se rappelle plus du tout que c'est quand même un pays qui a été mis en coupe réglée. Et le coté presque pédophile du personnage, et l'alcoolisme ont été évacué. Donc je trouve que c'est un film somnolent, un film que l'on dirait pris par la langueur de la vie aux antipodes et que le film est contaminé par cela. Et si Edouard Deluc, d'ailleurs Deluc, il lui manque un "l". S'il avait eu deux "l", il aurait pu voler. Mais les films ne volent jamais. Ce qui est sûr : c'est qu'on a souvent dit qu'un film c'est un documentaire sur un acteur. D'une certaine façon, l'exploration du visage de Cassel est intéressante. Malheureusement, il n'y a rien d'autre !"

Jean-Marc Lalanne : "Un film morne, mais il y a l'envie de ne pas faire un biopic narratif"

"Oui, c'est un film assez morne. Mais en même temps, il y a une intention de chercher quelque chose d'assez atmosphérique, de ne pas faire un biopic narratif ou académique et de de jamais s'installer. C'est assez peu psychologique.

J'ai l'impression, mais Michel va peut-être hurler, mais que son modèle, que dans sa tête, il se raconte qu'il pourrait faire quelque chose de proche de Terence Malik. C'est à dire un cinéma atmosphérique, où on passerait des visages aux paysages avec un montage très très rapide, très "cut". Où ce serait presque aérien. Où, on ne s'installerait jamais dans une scène... Pour ça, il faut vraiment être un génie du montage, mais là il y a vraiment un défaut de grâce absolue. Ce qui fait qu'on a l'impression de ne rien voir, et que le film traverse quelque chose en feuilletant des éléments mais sans que jamais ça ne consiste."

Avec les critiques : Michel Ciment (Positif), Jean-Marc Lalanne (Inrockuptibles), Alain Riou (L’Obs) et Eric Neuhoff (Le Figaro) et Jérôme Garcin (L'Obs et France Inter).

Ecouter l'extrait du Masque et la plume consacré à Gauguin - Voyage de Tahiti :

7 min

Gauguin - Voyage de Tahiti d'Edouard Deluc au Masque et la plume

Par France Inter

►►► Ecouter l'émission du Masque dont est tiré l'extrait

Les autres films traités dans l'émission :

  • Mon garçon, Christian Carion
  • Faute d’amour, Andreï Zviaguintsev
  • The Party, Sally Potter
  • Ça, Andrés Muschietti
  • L’Un dans l’autre, Bruno Chiche
  • Les grands esprits, Olivier Ayache-Vidal
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