Balade boulevard Saint Germain, samedi après-midi. Le soleil brille mais il fait froid. Arrêt obligatoire à la librairie "la Hune", toujours aussi appétissante. On pourrait y rester jusqu'au soir. Revues, livres philosophiques, romans, poésie. En bonne place, le livre que Marie-Dominique Lelièvre consacre à Françoise Sagan. En le lisant, une étonnante contradiction saute aux yeux. Souvenir de l'interview que la romancière m'accorda à la fin des années 90, chez elle ou chez une amie qui l'hébergeait, sans doute. Il s'agissait de la reprise au théâtre d'"un Chateau en Suède". J'attendais dans le salon. Une journaliste du Figaro l'interrogeait et la romancière répondait à peine, laconique et sèche. Vint mon tour. Un peu craintif, je posais quelques questions et Sagan se montra fort aimable. Non que les questions étaient particulièrement pertinentes (je n'avais alors jamais lu Sagan!), mais elle souhaitait bavarder et me faire découvrir son thé. "Buvez, c'est du thé, du thé glacé, c'est moi qui l'ai fait!" disait-elle avec ce débit de mitraillette inimitable. Elle me dit aussi quelle n'aimait pas les femmes et qu'elle préférait répondre aux questions des garçons... Pourtant, le livre dit tout le contraire. Dans "Sagan à toute allure", on apprend que la romancière n'a aimé que des femmes ou en tout cas, que ses profondes blessures d'amour naissaient de ses ruptures avec des femmes. Devant l'église Saint-Germain, un groupe de jazz fait revivre le quartier. Les airs célèbres évoquent des images en noir et blanc, Luther en costume jouant avec Sydney Bechett, Jean-Louis Barrault faisant tourner Madeleine Renaud, Daniel Gélin, espiègle, aux bras de Simone Signoret. Un homme grand et élégant, manteau bleu, crinière blanche coiffée en arrière, écoute, immobile. Puis il s'avance vers les musiciens, un billet à la main, pour leur acheter leur disque. C'est Jean Daniel. Et si la musique lui rappelait un amour de jeunesse, dans la fumée et le brouhaha du Tabou ou du Club Saint-Germain? Jardin du Luxembourg : le froid n'attire pas les enfants. Seul un vaillant père de famille porte dans ses bras un beau voilier blanc et son fils suit, ravi. Dans un café, un homme aux lunettes noires, mal rasé, écoute une femme bouclée qui parle avec ses mains. C'est Bacri, avec Noémie Lvovsky, actrice, scénariste, réalisatrice! Les gens les regardent discrètement, ou plutôt, le regarde. Il s'en fout. Il écoute. On aimerait s'approcher pour savoir quel est leur projet. Un film à quatre mains? On guettera les journaux de cinéma.Boulevard Saint Michel, arrêt chez Gibert à la recherche des poèmes de Paul Celan. Envie transmise par un ancien premier ministre! Dans "Hôtel de l'insomnie", livre sensible que Dominique de Villepin consacre aux poètes et à leur âme de résistants, de longues pages évoquent le talent de l'allemand dont les parents sont morts dans les camps et qui choisit d'écrire dans la langue de ses bourreaux. D'ailleurs, Pierre Assouline, dans son blog "La République des Livres" avoue qu'il lit Celan le plus souvent possible. Il conseille l'achat de "Choix de poèmes" de Paul Celan, dans la collection Poésie Gallimard. J'achète, j'ouvre et lis :Ce n'est plus cette lourdeur enfoncéeavec toi parfois dansl'heure. C'est une lourdeur autre.C'est le poids qui retient le videqui avectoi s'en irait.Ca n'a, comme toi, pas de nom. Peut-êtreêtes-vous la même chose. Un jour peut-êtretoi aussi, tu m'appellerasainsi.

Sagan
Sagan © Radio France
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