Tout au long de cet été, Elodie Font raconte la vie de femmes d'exception. Cette semaine : Gertrude Ederle, la première femme à traverser la Manche à la nage.

Gertrude Ederle pendant sa traversée de la Manche
Gertrude Ederle pendant sa traversée de la Manche © Getty

Le crawl à huit temps

Gertrude Ederle : une Américaine née au tout début du siècle dernier (1905), en plein cœur de New York, dans le quartier de Manhattan. Ses parents sont tous les deux des émigrés allemands, ils viennent tout juste de s’installer chez l’oncle Sam. Lui est un prospère boucher allemand. Elle est la troisième de sa fratrie, il y aura encore trois autres enfants derrière elle. 

Cela pourrait être une enfance assez banale, une famille nombreuse, chercher plus ou moins sa place dans la fratrie. Mais "Trudy" (c’est comme ça qu’on la surnomme), a un don : elle sait nager. Pas juste la brasse, un saut d’un plongeoir en se pinçant le nez comme tout un chacun, non Gertrude Ederle SAIT nager.

Quand nous sommes dans l’eau, nous ne sommes plus dans ce monde.

Le plus fou, c’est que personne ne lui apprend à nager avant ses 13 ans : elle nage en imitant les mouvements des garçons qu’elle observe, sur une plage du New Jersey où sa famille passe les étés. Pas un cours, pas une leçon et, pourtant, à 13 ans, elle emporte sa première course

Elle est l’une des premières femmes à assimiler parfaitement le crawl à huit temps. Le crawl à quoi ? A huit temps, comme huit battements des pieds pour un mouvement de bras complet, ne m’en demandez pas plus.

13 ans, une première année charnière pour Trudy, qui intègre alors la prestigieuse association américaine de natation féminine. Dès lors, elle est suivie, coachée, accompagnée. Ses entraîneurs voient en elle une future championne, peut-être pourra t-elle ramener des médailles lors de futurs jeux olympiques. 

Elle a pourtant un problème aux oreilles. Une rubéole, contractée à cinq ans, et qui lui a abîmé les tympans. Déjà, alors qu’elle entre dans l’adolescence, elle entend moins bien que ses amis.

Les médecins m’ont dit que ma surdité serait de pire en pire si je continuais à nager, mais j’aimais tellement l’eau, je ne pouvais pas envisager arrêter.

La voici donc qui part à l’assaut des piscines, mais surtout de la mer. Ce sont les vagues qu’elle aime le plus, les courants plus ou moins agités. 'La nage libre', comme on l’appelle. Ce qui lui sied à merveille. 

Son talent, son don pour la natation lui fait, dès ses 16 ans, gagner des courses, et pas n’importe lesquelles : plusieurs championnats américains, et 29 records du monde décrochés dans la catégorie amateur entre ses 16 et ses 20 ans. 29 records du monde, vous avez bien lu. 

Le podium du 400m nage libre des JO de Paris, de g à dr : Martha Norelius (1.), Helen Wainwright (2.) et Gertrud Ederle (3.)
Le podium du 400m nage libre des JO de Paris, de g à dr : Martha Norelius (1.), Helen Wainwright (2.) et Gertrud Ederle (3.) © Getty

En 1924, elle va sur ses 19 ans, et, presque comme une évidence, elle participe aux jeux olympiques de Paris. Elle ramène trois médailles : deux en bronze, en nage libre féminine pour des distances de 100 et 400 mètres et une en or avec le relais 400 mètres nage libre. Trois médailles mais une immense frustration, elle qui était favorite et visait l’or. Au sortir des bassins, elle ne masque pas sa déception.

Mais ce qui l’intéresse, encore plus que les médailles, c’est la Manche. Etre la première femme à la traverser. 

Pour moi, la mer est comme une personne - comme un enfant que je connaîtrais depuis toujours. Cela semble fou, je sais, mais quand je nage dans la mer, je lui parle. Je ne me sens jamais seule quand je nage.

Première tentative

Quelques semaines plus tôt, Gertrude Ederle a battu le record de la traversée de Battery Park, de la pointe sud de Manhattan, à New York, jusqu’à Sandy Hook, dans le New Jersey. 7 heures, 11 minutes et 30 secondes pour plus de 30 kilomètres de nage libre. Elle bat alors au passage le record masculin, et conservera ce record pendant les 81 prochaines années.   

Elle se prépare donc pour cette traversée de la Manche. Du "Channel", comme disent les anglophones.   

18 août 1925. Elle prend position, au nord de la France. Se jette à l’eau. Vise l’Angleterre, à 34 kilomètres.   

Je suis prête : allons-y. Je ne peux pas attendre plus longtemps de flirter avec ce vieux monsieur Channel. D’ailleurs, c’est le seul homme avec lequel j’ai envie de flirter. 

C’est donc le seul homme avec lequel elle a envie de flirter…  

Les premiers kilomètres, tout se passe à merveille. La mer est d’huile. Mais ensuite, pardonnez-moi l’expression, c’est une autre paire de manches, et la mer s’agite. De plus en plus. Gertrude Ederle perd des forces, elle s’enfonce de plus en plus dans l’eau sombre. Après 8h45 de lutte contre les éléments, elle renonce :

J’ai abandonné, exténuée, inconsciente, parce que les lames et les vagues m’avaient fait boire de l’eau salée.  

Trudy est à bout de forces. Mais elle se retrouve soudain au milieu de l’agitation terrestre : l’association américaine de natation féminine qui a investi de l'argent dans ce qui devait être un exploit, lui demande des comptes. Comment a-t-elle pu ne pas y arriver ? Etait-elle assez bien préparée ?  Il faut bien trouver un bouc-émissaire, ce sera son entraîneur, Jabez Wolffe.

Il m’a fatiguée au cours de la préparation et puis lors de ma tentative, il m’a sortie de l’eau alors que je pouvais encore continuer et réussir

Entraîneur dont elle se sépare, quand bien même les observateurs l’avaient vu avoir des vertiges, et nager de plus en plus lentement.

Gertrude Ederle avec Jabez Wolffe, l’entraîneur dont elle se séparera après sa première tentative ratée de traversée de la Manche
Gertrude Ederle avec Jabez Wolffe, l’entraîneur dont elle se séparera après sa première tentative ratée de traversée de la Manche © Getty

Faut-il arrêter d’y croire ou refaire une tentative ?  

Gertrude Ederle en est certaine, elle a la Manche dans les bras et dans les jambes, d’aucuns disent que musclée, les épaules solides, très athlétique, elle en a les capacités. Certains pointent d’ailleurs régulièrement son poids.  

Après tout, nager de la France à l’Angleterre, la chose n’est alors pas inédite. Cinquante-et-un ans plus tôt, les 24 et 25 août 1875, le capitaine britannique Matthew Webb est devenu le premier homme à traverser la Manche en 21 heures et 45 minutes. Mais le Channel attend toujours sa première conquérante.  

14 heures, 39 minutes et une poignée de secondes

Nous sommes le 6 août 1926. La mer est tellement agitée que les voyages en ferry sont annulés. Les paris la donnent perdante à 6 contre 1.  

Nous sommes au cap Gris-nez, au nord de la France. Pour qui est déjà allé sur place, vous savez à quel point le vent souffle. Mais qu’est-ce que la vue est sublime – ceci dit, je ne sais pas si Gertrude Ederle, à ce moment-là, pense à la vue. 

Entre sa première tentative et ce mois d’août 1926, plusieurs changements : d’abord, elle n’a plus le même entraîneur. Thomas Burgess, dit Bill (pourquoi ? Mystère), a remplacé le précédent, lui qui a réussi la traversée de la Manche en 1911, après 18 tentatives infructueuses. 

Ensuite, financièrement : pas d’aide de l’association américaine de natation féminine, qui ne veut pas reprendre le risque d’un échec, il lui faut donc trouver d’autres partenaires commerciaux. Et cela la force à devenir professionnelle, ce qui l’empêche - ce sont les conditions de l’époque - de tenter d’autres jeux olympiques. 

Ils sont donc une petite équipe, près d’elle, ce 6 août 1926. Nous sommes le matin, sa sœur l’enduit de saindoux, de lanoline et d’huile d’olive, pour la prémunir contre le froid et contre les piqûres de méduse. L’eau est à 16 °C.

Bill Burgers enduit Gertrude Ederle d'huile sur la plage de Cape Gris-Nez, lors d'un entrainement pour sa tentative de conquérir la Manche - Janvier 1926
Bill Burgers enduit Gertrude Ederle d'huile sur la plage de Cape Gris-Nez, lors d'un entrainement pour sa tentative de conquérir la Manche - Janvier 1926 © Getty

Trudy s’élance enfin dans les flots. Elle veut croire en l’exploit. Pour cela, elle porte un maillot de bain deux pièces. C’est la première fois de l’histoire qu’une nageuse porte un maillot deux pièces en public. Elle porte aussi des lunettes de bain de motard, spécialement créées pour l’occasion. Nage libre, que l’on vous dit. 

Elle nage, sans s’arrêter. Pourtant, les vagues sont importantes, la pluie battante. Trois bateaux l’accompagnent. Deux à rames encadrent la nageuse. A leur bord, embarquent son père, sa sœur, son entraîneur et quelques nageurs ou nageuses qui lui tiendront épisodiquement compagnie dans l’eau. Sur le troisième, le remorqueur l’Alsace, s’entassent une foultitude de journalistes, photographes, radioreporters. Les conditions météo, clémentes au départ, virent à la pluie. Les courants déportent l’Américaine vers le Nord.

Ses proches, qui la suivent depuis un petit chalutier, l'exhortent à jeter l'éponge. « Non !, leur répond-elle, pour quoi faire ? » Pour lutter contre le découragement et la fatigue, elle dévore une cuisse de poulet et chante à tue-tête Let me call you Sweetheart ! Plus tard, elle déclarera qu'elle sentait que Dieu était avec elle... 

Tout au long de la traversée, Gertrude Ederle est accompagnée par un bateau duquel ses proches l'encouragent
Tout au long de la traversée, Gertrude Ederle est accompagnée par un bateau duquel ses proches l'encouragent © Getty

14 heures, 39 minutes et une poignée de secondes plus tard, elle met le pied sur la plage de Kingsdown dans le Kent, au nord de Douvres. 

Les gens pensaient que ce n’était pas possible qu’une femme traverse la Manche, je leur ai prouvé le contraire.

Les courants l’ont forcée à nager 40 km en tout, 6 de plus que les 34 km prévus. Comme elle l’avait trompeté, elle enfonce le record (masculin) de la traversée de près d’une heure. Et quel temps ! Elle bat le record masculin de la distance de deux heures ! Pendant 25 ans, cette performance restera inégalée.

Je ne suis pas une personne qui cherche à décrocher la lune tant que j’ai les étoiles.

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La meilleure fille de l’Amérique

La voici "première femme à avoir traversé la Manche". Gertrude Ederle, dite Trudy. En Angleterre, à l’arrivée, il y a déjà du monde.

Quand je suis sortie de l’eau, alors j’ai pensé ‘Mon Dieu, est-ce que je l’ai vraiment accompli ?'

Mais la foule, impressionnante, l’attend surtout à New York, trois semaines plus tard, dans un océan de confettis. Quand elle y retourne, la jeune femme, timide, voire réservée, devient une star : elle est attendue à New York par deux millions de fans !  

L’Œuvre du 29 août 1926 raconte : "Lorsque le paquebot Berengaria entra dans le port, ses ponts étaient littéralement jonchés de fleurs jetées par les aéroplanes qui escortaient le navire. […] Les journaux américains ne pouvaient prévoir le véritable délire de joie qui s’empara de la nation tout entière lorsque "Trudy" reprit contact avec le sol natal."

Je crois qu’aucun mot ne peut exprimer combien je suis émue de cette merveilleuse réception. Je suis très fière de rapporter de tels honneurs à mon pays et à ma ville. Je savais que je le ferais ; j’y avais préparé mon esprit

"La reine des vagues", Gertrude Ederle accueillie en reine à New York
"La reine des vagues", Gertrude Ederle accueillie en reine à New York © Getty

Dans la foulée il y a une envolée des inscriptions féminines pour passer des brevets de natation.

Le président américain la rencontre, l’appelle "la meilleure fille de l’Amérique". Pour cette jeune femme, malentendante depuis l’enfance,  assez timide, le changement est assez radical. Elle n’est même pas riche puisqu’elle ne touche pas l’argent de ses exploits - à cause de ses agents ? C’est possible. Elle ne touche pas non plus d’argent pour le maillot de bains deux pièces qu’elle portait pendant la traversée, qu’elle n’a pas breveté. 

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Qu'est-elle devenue ?

Elle participe à des exhibitions dans un aquarium géant qui se balade de ville en ville. Elle tourne même un petit film à Hollywood, Swim, Girl, Swim en 1927, dont on n’a malheureusement pas retrouvé la trace. Une chanson existe même à son nom.

Gertrud Ederle et Bebe Daniels sur le tournage de "Swim, Girl, Swim"
Gertrud Ederle et Bebe Daniels sur le tournage de "Swim, Girl, Swim" © Getty

Sauf que Gertrude Ederle était faite pour nager, pas forcément pour supporter la pression du public. Surtout qu’il en veut plus. Et qu’elle ne peut lui en donner plus : quelques années après sa traversée, en 1933, elle tombe, une mauvaise chute, et se blesse à la colonne vertébrale. On craint qu’elle ne puisse plus ni marcher ni nager. Mais elle se reconstruit, petit à petit, et participe en 1939 à un show aquatique à New York, ravissant ses encore nombreux fans.

Mais son âge d’or est derrière elle ; elle ne remportera plus de médaille, et petit à petit, son nom tombe dans l’oubli. Pour vivre, elle donne des cours de natation, notamment à de jeunes sourds. Elle-même perd complètement l’ouïe à 40 ans. 

Les journaux de l’époque ne sont pas tendres : ils l’avaient encensée, ils la dénigrent aussi rapidement. Pour eux, il n’y a plus rien à en dire. Elle réapparaît tout de même publiquement aux dixième, vingtième, trentième... anniversaires de son exploit. 

Elle est décédée le 30 novembre 2003. Une mort dans son sommeil, dans une maison de retraite. Gertrude Ederle avait 98 ans.

13 min

Gertrude Ederle

Par France Inter
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