Dans la très corsetée France du général De Gaulle débarquait, le 1er septembre 1960, un nouveau mensuel satirique. A sa tête, le professeur Choron (du nom de la rue où fut créé le journal) et l’écrivain François Cavanna. Un duo entouré d’une équipe de joyeux dessinateurs.

Unes d'Hara-Kiri et de Charlie Hebdo. Photo prise le 21 novembre 2003 au Centre Georges Pompidou à Paris, de dessins de Jean-Marc Reiser, à l'occasion d'une exposition rétrospective.
Unes d'Hara-Kiri et de Charlie Hebdo. Photo prise le 21 novembre 2003 au Centre Georges Pompidou à Paris, de dessins de Jean-Marc Reiser, à l'occasion d'une exposition rétrospective. © AFP / JEAN-PIERRE MULLER

Un lecteur outré par le ton et les dessins du journal leur avait écrit : "vous êtes bêtes et vous êtes méchants". Ces propos sont très vite devenus le sous-titre du mensuel : « Hara-Kiri, le journal bête et méchant ». Son contenu ? Irrévérence, antimilitarisme, et blagues de cul, un sommet de cruautés, de parodies et d’inventions.  

Cavanna (1923-2014) et le professeur Choron, les fondateurs (1929-2005) sont très vite rejoints par les dessinateurs Fred, Gébé (1929-2004), Cabu (1938-2015), Wolinski (1934-2015), Topor (1938-1997), Reiser (1941-1983), puis en 1967, par Delfeil de Ton. Le journal à la ligne éditoriale sans tabou devient en 1969 un hebdomadaire avant de disparaître en 1970 suite à son interdiction après la couverture célèbre sur la mort de De Gaulle : « Bal tragique à Colombey : un mort ». 

L'hebdomadaire renaît sous le titre de Charlie Hebdo (les deux titres appartiennent à la même société d'édition : Les Editions du Square) fin novembre 1970 - Hara-Kiri reviendra peu après, mais sous forme de mensuel. « L’hebdo Hara-Kiri est mort. Lisez Charlie Hebdo, le journal qui profite du malheur des autres ». En 1985, Charlie Hebdo et Hara-Kiri déposent le bilan. En 1992, Philippe Val redémarre Charlie Hebdo, tandis que le Professeur Choron relance, lui, Hara-Kiri en 1993...

Pour les 60 ans, plongée dans l’aventure humoristique française grâce aux archives de France Inter à quelques jours de l'ouverture du procès des attentats à Charlie Hebdo, Montrouge et l'Hyper Cacher. Quatre interviews piochées dans les émissions Radioscopie de Jacques Chancel pour saisir l’histoire et l’esprit de Hara-Kiri.  

Georges Wolinski en août 1970
Georges Wolinski en août 1970 © Getty / Keystone-France

Georges Wolinski : « Je suis fier d’avoir été connu grâce à mai 1968, et à mes dessins. D’autres le sont en baissant leur froc » 

Lors du passage du dessinateur en mars 1971 dans l’émission Radioscopie de Jacques Chancel, Wolinski explique comment il travaille : « Un dessin, se fait comme un article. Je commence par lire les journaux, et à angoisser par l’idée d’avoir une page à rendre. Je prends des notes et puis l’idée vient. La plupart du temps, je ne sais pas comment va se terminer le dessin que je commence ». 

L’organisation du journal est simple : « On est tous rédacteurs en chef, et on travaille indifféremment à Hara-Kiri ou Charlie Hebdo». Sa motivation ? « Je suis journaliste en dessin, j’aime vraiment cela : j’aime fabriquer un journal, la presse, l’imprimerie… Quand vous voyez la pile de journaux à la fin du mois : c’est un peu votre enfant. ». 

Honnête, il admet que « Mai 1968 a fait beaucoup de bien au dessin satirique » ! Interrogé sur son titre « Je ne pense qu’à ça », il donne sa vision de l’érotisme : 

J’aime bien le cul veut dire "j’aime les femmes". 

En conclusion, le dessinateur donne la clef pour comprendre son art : « Il y a des choses qui me révoltent, c’est pour cela que mes dessins sont violents ».  

  • ÉCOUTER | Georges Wolinski dans l’émission Radioscopie en 1971 :  
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Georges Wolinski en mars 1971 dans Radioscopie de Jacques Chancel sur France Inter

Par France Inter

François Cavanna : « Je suis fier d’avoir créé un lieu où l’on peut dessiner librement » 

François Cavanna avec la Une de Charlie de la mort du Général De Gaulle qui lui a valu l'interdiction
François Cavanna avec la Une de Charlie de la mort du Général De Gaulle qui lui a valu l'interdiction © AFP / Laurent MAOUS

En 1979, l’écrivain François Cavanna raconte la création du journal au micro de Jacques Chancel dans Radioscopie : « J’ai rencontré un vendeur de journaux à la criée. Son job était très difficile. Pour bien vendre, il faut du bagout pour accrocher les gens. C’était le talent de Georges Bernier. Il s’est appelé Le Professeur Choron, du nom de notre première adresse. C’était proche de la rue de Maubeuge à Paris, à un mètre près, il se serait appelé Le Professeur Maubeuge ! On a fabriqué notre Hara-Kiri. On l’a vendu sur le trottoir. Au troisième numéro, on a tenté l’aventure faramineuse des kiosques. Et là, on a pu dessiner ce que l’on voulait. » 

Dans l’aventure d’Hara-Kiri, François Cavanna était fier d’une chose : avoir détecté les futurs grands noms du dessin d’humour : « Je suis très content d’être allé chercher cette équipe : Wolinski, Reiser, Cabu, Willem… A l’époque de la création d’Hara-Kiri, pour placer un dessin dans un journal, il fallait faire de la merde. Je le sais, je l’ai vécu. Je me forçais. Certains ont été tués par ça. On en  souffrait beaucoup. On se réunissait, et on se lamentait. C’était une époque, où si vous publiiez un dessin sans légende, on vous regardait comme un dangereux révolutionnaire. Ces gens ont un profond mépris pour leur public. » 

François Cavanna explique le fonctionnement établi du duo à la tête d’_Hara-Kir_i : « Dans notre organisation, l’homme d’affaire, c’est Le Professeur Choron, c’est lui la tête calculatrice, la tête gérante… Toute la merde, c’est pour lui ! Moi, je sais faire des journaux. Je connais le processus de fabrication, je sais écrire, je peux déceler le type valable derrière les balbutiements d’un débutant. Mais le reste, les discussions financières… Je suis trop réservé et rêveur, j’en suis incapable. Mais à partir du moment où j’ai détecté qu’un Reiser serait plus tard un Reiser, j’ai fait mon boulot » 

  • ÉCOUTER | François Cavanna dans l’émission Radioscopie du 27 décembre 1979 : 
56 min

Cavana dans Radioscopie le 27 décembre 1979

Par France Inter
Reiser en 1979
Reiser en 1979 © Getty / Michel ARTAULT

Reiser : « La bande dessinée d’humour est le vecteur d’idées de notre époque » 

Le dessinateur était l'invité de Jacques Chancel dans Radioscopie du 15 octobre 1980. Il a résumé la place du journal satirique dans la société : « Je suis bête et méchant, et je le reste. On nous reproche beaucoup d’être vulgaires, mais pour nous c’est un gage de liberté. La couverture « Bal tragique à Colombey… » c’était bien sûr à nous de la faire.

A rester « maudits », on est assurés de pouvoir dire ce que nous pensons vraiment.

A la différence de gens, polis, policés qui ne peuvent pas dire ce qu’ils veulent, et se retrouvent coincés.» 

Sur l’esprit d’Hara-Kiri et Charlie Hebdo, Reiser explique : « On n’est pas des méchants, mais on dénonce ce qui peut se passer, et souvent la suite nous donne raison. Mai 1968 était en gestation dans Hara-Kiri. L’écologie, l’énergie solaire, la critique de la société d’argent étaient présentes chez nous avant mai 1968. » 

Il explique aussi le succès des deux journaux dans les années soixante et soixante-dix : « Hara-Kiri et Charlie Hebdo étaient le prolongement concret d’une grande bande d’amis. Les lecteurs se sentent apparentés à ce groupe. Et la bande dessinée d’humour est le vecteur d’idées de notre époque. C’est ce qui correspond le mieux à la civilisation mécanique que l’on connait » 

Sur la qualité du dessin, le dessin a un objectif  : « Pour mon dessin, je veux un maximum d’efficacité. Je sais dessiner les idées qui sont dans ma tête. Dessiner paysage, un personnage ? Je ne saisis pas l’intérêt vu qu’on a des photographes. Alors que l’idée purement intellectuelle, je crois que pour le moment, il faut en passer par le dessin. Parfois, des dessinateurs complexés de faire du dessin d’humour deviennent des artistes, font des peintures. Mais moi, ça ne m’intéresse pas : ce qui me plait, c’est le dialogue avec les lecteurs. » 

Mon rêve serait de quitter cette planète dans un grand éclat de rire. 

Je refuse de prendre au sérieux les gens qui se prennent au sérieux. »  

  • ÉCOUTER | Jean-Marc Reiser dans l'émission Radioscopie du 15 octobre 1980 :
56 min

Reiser dans l'émission Radioscopie du 15 octobre 1980

Par France Inter
Le Professeur Choron (sans date)
Le Professeur Choron (sans date) © Getty / Eric Fougere/Sygma

George Bernier alias Le Professeur Choron : « Les personnes auxquelles on s’attaque ont l’argent et la gloire et dès qu’on les chatouille un petit peu, ils nous attaquent et demandent de l’argent »

Reçu à l’occasion d’un changement de maquette à Charlie Hebdo, en mai 1981 dans Radioscopie, Georges Bernier, alias Le Professeur Choron donne sa version de l’origine de son pseudo : 

Certains ont une plaque de rue à leur mort. Moi, j’ai fait l’inverse j’ai pris comme nom une plaque de rue. 

Il se présente : « Je viens de la campagne de Lorraine, je suis parti à 15 ans de chez moi, à 19 ans, j’ai servi en Indochine (infanterie de Marine, parachutiste). Puis j’ai vendu des journaux. Très vite, je suis devenu directeur des ventes. Quand le directeur du magazine Zero est mort. J’ai pris sa place, et je suis devenu « patron de presse ». 

Chef d'entreprise, mais il se défend d’être capitaliste : « Je n’en suis pas un puisque j’ai une affaire difficile à mener. Hara-Kiri et Charlie Hebdo gagnent de l’argent pour faire vivre décemment les gens qui les font. Mais pas plus parce que nous ne vivons pas de la publicité. Les annonceurs publicitaires nous boudent. On n’est pas assez sérieux ! On a plusieurs fois frôlé la faillite. Je suis le propriétaire du journal pour que les gens de l’équipe puissent dormir tranquilles. »

Sur la censure, la position de Professeur Choron est claire : 

Le seul censeur valable, c’est le lecteur : il vous achète ou il ne vous achète pas.

Ensuite, il y a des lois de la société : vous ne pouvez pas appeler au meurtre, troubler l’ordre public… Je n’ai jamais censuré les dessinateurs, mais je fais attention au côté porno pour ne pas tomber sous le coup d’interdiction. »

Des couvertures ont pu choquer, mais pour lui, ce n'est pas pour cela que les personnes visées traînent le journal en justice : « Les personnes auxquelles on s’attaque ont l’argent, et la gloire et dès qu’on les chatouille un petit peu, ils nous attaquent, mais ils demandent surtout de l’argent. Dalida me demande 30 millions, et je viens de recevoir un papier de Sheila qui demande 50 000 francs, le Mime Marceau aussi… Si on leur avait fait mal, ils demanderaient autre chose. » Sur les autres lecteurs choqués par les dessins d'Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, le professeur Choron lâche : « Ils sont allés à l’école, ils doivent pouvoir comprendre l'humour. »

Sur la célèbre une sur la mort du Général De Gaulle : « Sous le Général De Gaulle, Hara-Kiri a été interdit deux fois. On a failli crever. Je ne le portais pas dans mon cœur. Il parait qu’Yvonne De Gaulle lui signalait les revues à faire interdire, les pas bien-pensantes comme les nôtres. Quand il est mort, personnellement, j’ai arrosé la nouvelle. »

  • Ecouter Radioscopie du 14 mai 1981 avec Le Professeur Choron :
55 min

Le professeur Choron en mai 1981 dans Radioscopie

Par France Inter

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