Chaque semaine, dans l'émission d’été "Chacun sa Route", Élodie Font présente la vie d'une exploratrice méconnue. Voici Harriet Tubman, extraordinaire icône de la lutte contre l'esclavage aux États-Unis. Une histoire exemplaire de courage, de foi et de conviction.

Portrait d'Harriet Tubman en 1868
Portrait d'Harriet Tubman en 1868 © Getty / Donaldson Collection

Née dans les années 1820 d’une mère esclave, Harriet Tubman deviendra celle que l'on surnommera la Moïse noire, une immense icône de la lutte contre l'esclavage. Long et vigoureux combat contre l'omnipotence raciste, sa vie est jalonnée d'exploits, inspirés par son courage et sa foi. 

Harriet Tubman :

Chaque grand rêve commence par un rêveur.

Naissance en esclavage

Pour le moment, elle ne s'appelle pas encore ainsi et vient de naître sous le nom d'Araminta "Minty" Ross pour les intimes, dans le Maryland, aux États-Unis. Elle naît, appartenant déjà aux propriétaires terriens qui exploitent sa mère, ses frères et sœurs. Si sa mère est une esclave, son père, lui, travaille librement dans une ferme voisine. Affranchi, il ne peut malheureusement pas transmettre son statut. 

Dès son plus jeune âge, Minty travaille pour la famille qui exploite sa mère, tour à tour tisserande, femme de chambre, infirmière pour enfants ou envoyée dans les champs voisins. À six ans, une autre famille loue ses services de femme de ménage et de nounou. Dès que le bébé pleure, elle est battue. 

Harriet Tubman :

L'esclavage, c'est l'antichambre de l’enfer.

Dans ce monde où la contraception n'existe pas, les parents de Minty élèvent onze enfants dans la foi religieuse. Son père lui apprend aussi à se débrouiller dans les bois, à reconnaître les arbres, les plantes, à se fier à son instinct et à suivre les étoiles. Toutes choses qui lui seront fort utiles pour la suite…

Un jour, alors qu'elle joue avec le fils du propriétaire, un enfant du même âge qu’elle, son grand-frère la croise et n’apprécie pas de la voir seule avec ce jeune garçon ; il s’y oppose mais un surveillant le poursuit, veut le punir en lui lançant une pierre, manque sa cible et le projectile fend le crâne de sa jeune sœur

Alitée pendant deux longs mois, la jeune fille oscille entre des phases de conscience et d'inconscience. Toute sa vie, elle gardera des séquelles de cet accident : des traces physiques, des crises d’épilepsie, mais aussi de nombreuses visions et une sensation d'être en connexion avec Dieu :

Pendant tout ce temps, j'avais dans mes rêves et mes visions la même image qui revenait, celle d'une ligne à franchir. 

Mariage, rébellion et fuite

En 1844, elle épouse un esclave affranchi de la ferme voisine, John Tubman, qui lui donne le nom sous lequel nous la connaissons. Alors qu’ils demandent aux propriétaires de rendre libres leurs futurs enfants, à la réponse négative s’ajoute le fait qu'ils décident de la vendre dans le Sud, où la vie des esclaves est encore plus pénible. 

Pour Harriet Tubman, la seule solution consiste à fuir, sans attendre. Sur le conseil de son père, elle suit un chemin qui doit l'emmener à 160 kilomètres plus au nord, à Philadelphie. Pourchassée par ses propriétaires, elle fuit, sans s'arrêter. Heureusement, elle connaît la Nature et parvient à garder la vie sauve au cours de cette échappée.

Dans son incroyable périple, la fugueuse s’arrête à un endroit que le révérend de son église natale lui a recommandé. Là, un homme lui indique la route à suivre après lui avoir donné à manger et une couverture pour se protéger. Elle marche plusieurs jours, sans manger, et quand, après 160 kilomètres, elle atteint la Pennsylvanie, elle est épuisée. 

Tout le long du chemin, elle sera ainsi soutenue dans sa fuite par des membres de l’Underground Railroad, un réseau informel qui aide les esclaves à s’échapper en partant vers le nord des États-Unis, puis vers le Canada. 

On estime qu’entre 1810 et 1860, environ 100 000 esclaves se seraient échappés en utilisant ce réseau. Ce n'était en réalité ni sous terre ni un chemin de fer, mais, pour brouiller les pistes, on parlait de « gares » ( en anglais, stations) pour parler de toutes les maisons où des milliers de fugitifs se cachaient avant de repartir. 

Une incroyable épopée

C'est donc cette route qu'emprunte notre héroïne et lorsqu'elle parvient à Philadelphie, elle change de nom. Elle prend alors le prénom de sa mère, Harriet, et garde le nom de son mari, Tubman. 

Mais, une fois en sécurité, Harriet se sent seule et ne supporte pas de savoir que son mari, ses parents et toute sa famille ne sont pas libres comme elle :

Mais à quoi bon la liberté si elle n'est pas partagée ?

Pendant une année entière, travaillant comme cuisinière et domestique, elle va économiser de l'argent pour  pouvoir revenir clandestinement dans le Maryland, en dépit de ceux qui l'ont accueillie à Philadelphie et qui s’opposent à cette décision.

Pour réussir à libérer ses pairs, Harriet Tubman se déguise parfois en vieille dame, parfois en homme, souvent une bible à la main, pour feindre le fait qu'elle sache lire. Lorsqu'elle arrive dans le Maryland, elle se fait discrète et elle chante des chants religieux à double sens, ce que l'on appelait des spirituals

Swing low, Sweet Chariot était le chant préféré de Harriet Tubman, le voici, interprété par Etta James :

Le chemin est sombre et plein d’épines, celui que suit le pèlerin. 

Mais au-delà de cette vallée de larmes se trouvent les chants des jours sans fin. 

Le message codé ne tarde pas à se répandre : si l'on entend ces chants, c'est que la fuite est possible. 

Plusieurs de ses frères la suivent à leur tour ; son mari, lui, a rencontré une autre femme. Harriet gardera quand même son nom, Tubman. 

Entre 1849 et 1859, la jeune femme effectue 19 missions d'évasion dans les États esclavagistes et réussit à libérer 300 esclaves (dont ses parents) grâce à l’Underground Railway :

J’étais chef de train du chemin de fer clandestin pendant huit ans et je peux dire ce que la plupart des conducteurs ne peuvent pas dire : je n'ai jamais fait sortir mon train de la voie et je n'ai jamais perdu de passagers. 

Malgré les courses poursuites, les multiples dangers, la mort frôlée en permanence, la rebelle n’a jamais été capturée. La "Moïse noire", comme on la surnomme à l'époque, ne fait pas que des heureux : sa tête est mise à prix pour 40 000 dollars de récompense, une somme énorme et qui attire la convoitise. 

Échapper aux chasseurs d’esclaves est de plus en plus périlleux, surtout que depuis 1850, la loi s'est encore durcie, stipulant que les maîtres peuvent pourchasser leurs esclaves en fuite dans tous les États, y compris les États abolitionnistes du Nord. 

Il faut donc partir beaucoup plus au Nord, au Canada, et le chemin est long, sinueux, beaucoup plus dangereux. Pour autant, Harriet Tubman n'abandonne pas. Il faut dire que comme son nom ne passe pas inaperçu, elle est aussi contactée par les abolitionnistes les plus actifs qui l'accueillent volontiers. 

La Guerre de Sécession

En 1861, aux États-Unis, la guerre de Sécession éclate entre États du Sud pratiquant l'esclavage et États du Nord, abolitionnistes. Deux ans après, une proclamation d'émancipation entre en vigueur et les "personnes de couleur" sont enfin autorisées à s'engager dans l'Armée. 

Harriet Tubman est alors sollicitée, elle qui connaît très bien les plantes : elle est infirmière, mais aussi cuisinière. Elle voudrait être davantage sur le front : elle devient soldate et espionne et prend la direction d'une troupe. Seule femme à la tête de 150 soldats, Harriet Tubman se donne pour mission de libérer plusieurs centaines d'esclaves en Géorgie :

J'ai entendu leurs gémissements et leurs soupirs et vu leurs larmes et je donnerais chaque goutte de sang dans mes veines pour les libérer. 

Menée nuitamment, l’opération réussit et 750 esclaves sont libérés. Aux États-Unis, Harriet Tubman est encore aujourd'hui une des rares femmes à avoir mené un groupe armé. 

En 1865, l'esclavage est enfin aboli dans l'ensemble des États-Unis. Harriet rentre chez elle, à New York, où habitent désormais ses parents. 

Harriet Tubman (à l'extrême gauche, tenant une poêle) photographiée avec un groupe d'esclaves qu'elle a aidé pendant la Guerre de Sécession
Harriet Tubman (à l'extrême gauche, tenant une poêle) photographiée avec un groupe d'esclaves qu'elle a aidé pendant la Guerre de Sécession © Getty / Bettmann

Les années d’après-guerre

Débute alors une bataille de trente ans pour qu'elle obtienne une compensation pour ses services pendant cette Guerre. Une compensation financière dont elle aurait bien besoin car Harriet Tubman vit désormais dans la pauvreté. 

En 1896, plusieurs années après la Guerre, toujours très active, elle achète un terrain proche de chez elle et y fait édifier une grande maison pour les personnes de couleur âgées et les pauvres. Cette maison ouvrira ses portes en 1908, avec des besoins financiers pour la faire fonctionner.

Or, malgré toutes ces années d'ancienne combattante, Harriet Tubman ne reçoit que … 200 $. Comme rien ne documentait ses états de service, et même si des amis influents et des dirigeants publient des lettres dans les journaux, rien n'y fait. 

En 1890, elle bénéficie tout de même d’une pension de veuve quand son deuxième mari, Nelson Davis, décède. Ce n'est que lorsqu'elle fête ses 80 ans que sa demande aboutit enfin et que le Gouvernement lui reverse… 20 $ par mois.

Mais sa pauvreté ne l'empêche pas de continuer à se battre, y compris pour les Droits des Femmes. Elle se rend dans plusieurs grandes villes : New York, Boston, Philadelphie, pour prononcer des discours en faveur du droit de vote des femmes, de toutes les femmes. 

À Boston, une sculpture commémore les actions d’Harriet Tubman
À Boston, une sculpture commémore les actions d’Harriet Tubman © Getty / Boston Globe

Harriet Tubman ne verra jamais de son vivant le droit de vote, adopté en 1920, ainsi que la manifestation de 1915, qui compta 30 000 femmes dans les rues de New York.

La reconnaissance

En 1913, Harriet Tubman décède d'une pneumonie, à plus de 90 ans. 1913, c’est l’année de naissance de Rosa Parks : la relève est assurée.

Harriet est enterrée avec les honneurs militaires, mais ce n'est que plus tard que de vrais honneurs lui sont rendus : pendant la Seconde Guerre mondiale, un bateau porte son nom, dans les années 1960, le mouvement des Black Panthers la prend pour icône. En 1978, en commémoration, elle est la première femme noire à avoir son effigie sur un timbre poste. En 2010, un astéroïde est baptisé Harriet Tubman. 

Et puis, pied de nez de l’Histoire, elle aurait dû figurer sur les billets de 20 dollars américains, les billets les plus utilisés. Elle aurait donc dû être la première personnalité noire, mais aussi la première femme, en un siècle, à figurer sur ce billet vert de 20 dollars, après avoir été si pauvre. En 2016, la décision avait été annoncée par Barack Obama, mais c’était sans compter avec son successeur qui a gelé cette décision jusqu’en 2028. 

Écoutez le portrait

Le portrait de l'exploratrice de la semaine, c'est sur l'antenne, du lundi au jeudi, à 14 heures 52, très précisément dans l’émission d’Élodie Font, Chacun sa Route... ou en version montée, ici ou sur le podcast de Chacun sa route.

14 min

Portrait d’exploratrice / Hariett Tubman

Par Élodie Font

Ce portrait d'Harriet Tubman, raconté par Élodie Font, vous propose aussi d'entendre les voix des invités d'Élodie au cours de la semaine de l'été concernée. Ici, vous retrouvez les voix d'Eva Joly, de Yoann Barbereau, Timothée de Fombelle et Lord Esperanza.

Harriet Tubman, vers 1885 (colorisation moderne, les couleurs peuvent être erronées)
Harriet Tubman, vers 1885 (colorisation moderne, les couleurs peuvent être erronées) © Getty / Smith Collection/Gado

Pour continuer le chemin vers la liberté

🎧 Réécouter - l'émission, Chacun sa Route, d'Élodie Font, sur France Inter.

📖 Lire -  Harriet Tubman : la femme qui libéra 300 esclaves, par Anouk Bloch-Henry, aux éditions Oskar (2019)

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