Exceptionnelles par leur inventivité, leur précision scientifique, et leur beauté graphique, ces deux BD marquent un tournant dans la carrière graphique d’Hergé. Elles ont pourtant été dessinées au cours d'une période difficile pour lui, explique Benoît Peeters, scénariste de BD et spécialiste de Tintin.

Détail de la couverture de "Tintin et la Lune" d'Hergé qui regroupe les aventures "Objectif Lune" et "On a marché sur la Lune"
Détail de la couverture de "Tintin et la Lune" d'Hergé qui regroupe les aventures "Objectif Lune" et "On a marché sur la Lune" © Casterman

"Objectif Lune" et "On a marché" sur la Lune paraissent dans Le journal de Tintin à partir de 1950. Ces deux aventures de Tintin dans l’espace seront publiées en album en 1953 et 1954.

Une naissance difficile

Le projet d’On a marché sur la Lune remonte aux années de guerre. C’est un journaliste scientifique du Soir, Bernard Heuvelmans qui suggère à Hergé l’idée d’un voyage interplanétaire. Le dessinateur refuse : il veut se limiter à la Lune. Son envie, et c’est tout le génie d’Hergé, est d’être crédible, pas d’écrire de la science-fiction.

Le projet est peu à peu enterré. Quand il décide de s’y remettre, le dessinateur trouve un scénario écrit pour lui par Bernard Heuvelmans et Jacques Van Melkebeke. Hergé fait une tentative. Il dessine une page au crayon et sent que ce n’est pas du tout ce qu’il veut faire. Il ne conserve que les gags et reprend tout à zéro.

Sur les conseils de sa femme, l’auteur de Tintin se remet au travail. Il sent que la réalisation graphique va être très compliquée, il accumule une énorme documentation.

La Lune : une réponse épuisante à sa dépression

Extraits d’une lettre d’Hergé publiée dans Le journal de Tintin le 18 avril 1951 :

« Cher ami lecteur, me voilà très ennuyé. Je dirais même plus, très ennuyé ! Car je ne sais vraiment comment m’excuser auprès de toi de cette longue interruption d’On a marché sur la lune. C’est à la fois très simple et très compliqué, comme dirait le Capitaine… 

Voilà plus de vingt ans que je te raconte en images les aventures de Tintin, Milou et de tous leurs compagnons, de Jo, de Zette et de Jocko, de Quick et de Flupke… Mais si tous ces gaillards-là sont infatigables, je ne suis hélas pas comme eux ! […] Or qu’arrive-il lorsqu’on ne se repose jamais ou pas assez, eh bien il arrive – Monsieur de la Palice n’aurait pas dit mieux – qu’on soit fatigué ou qu’on tombe malade.

C’est ce qui m’est arrivé tout simplement ! Aussi les médecins m’ont ordonné le repos complet pendant plusieurs mois. Fort gentiment d’ailleurs ! Et moi je leur ai obéi car il n’y a rien d’autre à faire. Et la Lune est restée en panne comme son dessinateur. À présent, ça va mieux, merci… […] Je t’avais promis la Lune, tu l’auras. Mais je te demande un peu de patience : tu en as eu déjà tellement. »

Cette lettre, une réponse aux rumeurs de disparition d’Hergé, est parue dans le journal où sont publiées les aventures de Tintin. Elle explique aux jeunes lecteurs ce qu’est  la dépression nerveuse. Hergé fait de lui un portrait en grand dépressif. Il explique ce qu’est la difficulté de la rédaction d’une histoire. Ce texte montre surtout aux fans, que derrière Tintin, le personnage fétiche, il y un auteur épuisé.

Plusieurs épisodes dépressifs viendront interrompre l’écriture des aventures spatiales de Tintin dont une coupure d’un an et demi

L’une des raisons de l’état d’Hergé tient à la difficulté du sujet. Comme il veut crédibiliser toutes les séquences, il a tenu à rencontrer des scientifiques, il fait construire une maquette de la fusée lunaire pour la soumettre à Ananoff, un spécialiste d’aéronautique. Il est même venu exprès à Paris pour la lui présenter.

Par ailleurs, on ne parlait pas encore de burn-out à l'époque, mais Hergé est épuisé. Pendant la guerre, il a travaillé à la mise en couleurs de ses anciennes histoires, tout en s'attelant à l'écriture de nouvelles (Le Crabe aux pinces d’or (1941), L’Etoile Mystérieuse (1942), Le Secret de la Licorne (1943), Le Trésor de Rackham le rouge (1944)…

Des raisons plus personnelles rendent Hergé triste. Au sortir de la guerre, il a non seulement souffert des accusations de collaboration à son encontre, mais, surtout, sa mère meurt démente en 1946. Il est traumatisé par sa déchéance.

L’histoire débutée en 1950 ne s’achève qu’en 1953

Les aventures lunaires de Tintin sont très sombres graphiquement et sont habitées par la mort avec le suicide de Wolff. La tonalité est inhabituelle : l'aventure est sérieuse, une place importante est accordée au texte, surtout dans Objectif Lune, et on peut voir dans les planches de grandes cases de ciels noirs.

Pour Benoît Peeters : 

Ces visions cosmiques font qu’on est vraiment passé dans une autre dimension. Pour Hergé, envoyer Tintin sur la Lune, c’est vraiment un moyen de sortir de toutes ces années sombres.

Hergé reconnaîtra que la naissance de ces deux albums aura été très difficile. Il dira aussi que « le voyage interplanétaire est un voyage vidé », qu’il a fait tout ce qu’il pouvait : il a ajouté des gags, et de l’aventure à un sujet compliqué à raconter.

Mais cela valait la peine : les aventures de Tintin prennent avec La Lune une dimension nouvelle

Hergé a le sentiment de l’exploit, dès le titre : On a marché sur la Lune et non pas Tintin a marché sur la Lune. Comme Edgar P. Jacobs avait impressionné les lecteurs de Blake et Mortimer avec _Le Secret de l’Espado_n, Hergé montre que lui aussi peut aller sur le terrain technologique adulte, progressiste et moderne. Ces deux albums auront des retombées immenses sur la gloire d’Hergé.

Avec Tintin, Milou et le Capitaine Haddock, Hergé emmène l’humanité entière sur la Lune. Quand on regarde la phrase prononcée par Tintin, on est dans la situation d’Armstrong sur la Lune - mais presque 20 ans avant. 

Pour la première fois sans doute dans l'histoire de l'humanité, on a marché sur la Lune.

En 1969, lorsque Hergé fera un dessin de Tintin et Haddock accueillant les astronautes de la NASA, il y aura ce sentiment que le dessinateur avait eu plus qu’une prémonition.

Son souci du détail fait qu’on n’a pas aujourd’hui, cinquante ans après l’aventure humaine sur la Lune, et presque soixante-dix ans après le début des aventures lunaires de Tintin, on n'a pas l’impression que les albums sont démodés ou ridicules. Bien sûr, les hypothèses scientifiques sont différentes. Mais on croit encore à l’histoire.
 

Réplique de la fusée de Tintin dans la cour du Château de Malbrouck
Réplique de la fusée de Tintin dans la cour du Château de Malbrouck © Radio France / Anne Douhaire/France Inter

Pour la carrière d’Hergé, c’est un tournant 

C’est le passage à la professionnalisation. Avec la création des Studios Hergé, il aura une équipe autour de lui. Il va enfin pouvoir souffler un peu, trouver un rythme de travail plus décent. On n’est pas encore dans l’industrie, mais plus dans l’aventure individuelle spontanée. On le remarquera dans les albums suivants.

Objectif Lune et On a marché sur la Lune sont un vrai pivot dans la vie, l'œuvre et la technique d'Hergé : les crayonnés vont être conçus sur des pages séparées des pages définitives pour permettre à plusieurs mains d’intervenir (notamment Bob de Moor).

Avec ces deux albums, on retrouve une fois de plus la capacité d’Hergé à transcender son vécu en livrant une histoire assez noire. Il fera de même avec ses crises d’angoisse plus tard avec les grands blancs de Tintin au Tibet.

Marque d’un grand artiste, Hergé se met tout entier dans un album et ne le considère pas comme un simple travail. C’est peut-être ce que le lecteur, même enfantin, sent. Il y a quelque chose de tellement vital pour lui dans ces livres.

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