À quelques jours de la monumentale exposition Hergé au Grand Palais, on fait le point sur le père de Tintin

Hergé en 1979
Hergé en 1979 © Getty / Marc Gantier

Avec Benoît Mouchart, directeur éditorial de Casterman, qui publie avec François Rivière, une version remaniée d’Hergé intime chez Robert Laffont.

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L’une des clefs de son travail : la folie de sa mère

Fragile, la mère de Hergé est morte après avoir sombré dans la dépression. Enfermée dans un asile psychiatrique, elle a subi des séances d’électrochoc et l'internement fut violent. Le traumatisme de cet enfermement, on le retrouve dans les scènes de démence du capitaine Haddock, mais aussi dans l’Île Noire quand le Docteur Muller menace d’envoyer Tintin à l'asile en disant : "ceux qui entrent ne sont pas toujours fous, mais après quelques jours, ils le sont réellement". La grande tolérance envers les marginaux dans les aventures de Tintin (le professeur Alambic, le professeur Tournesol, Philippulus le prophète…) peut aussi s'expliquer par la maladie de la mère d'Hergé.

On dit souvent que son œuvre est très conformiste, mais le seul personnage véritablement conformiste de Tintin reste Séraphin Lampion, le seul qui ait une famille. Cela dit aussi quelque chose de Hergé, élevé dans une famille dysfonctionnelle, entre une mère mélancolique et un un père souvent absent. Une absence qui a fait de lui un grand angoissé.

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Hergé en 1982
Hergé en 1982 © Getty / Bernard CHARLON

Il a donné à Milou le surnom d’une ex

Le fox-terrier inséparable de Tintin doit son nom à une jeune fille noble, Marie-Louise Van Cutsem, dite Milou, première amoureuse de Hergé. Comme les parents de la demoiselle n’ont jamais voulu que le jeune Georges Remi épouse leur fille, les deux ados ont dû rompre. Un véritable drame dans la jeunesse de Hergé. Mais quelques années plus tard, vengeance ou clin d’œil, au moment d’appeler le chien qui accompagne Tintin, il s’est souvenu de Marie-Louise. Dans les premières aventures, on pense que Milou est une chienne, mais dans L’Étoile Mystérieuse, on comprend que c’est un mâle. Et plus surprenant encore, quelques années plus tard, la première épouse de Hergé, Germaine Kieckens, a été invitée par son mari à signer Milou ! Hergé, lui, signait Tintin…

Écoutez Benoît Mouchart :

Une personnalité mystérieuse

Malgré toutes les biographies qui lui ont été consacrées, malgré toutes les interviews qu'il a accordées, Hergé reste un mystère. C’était une personne très paradoxale. Très angoissé et en même temps assez sûr de lui, très ambitieux, mais parfois ironique envers lui-même, avec ce côté bruxellois qui ne se prend pas trop au sérieux. Mais contrairement à son entourage, il était conscient d’avoir créé une œuvre. Il pouvait également être extrêmement dur, et sévère envers ses collaborateurs, ou ses éditeurs, mais pouvait se montrer généreux. Hergé avait dans son entourage des personnes marginales. Il était très fidèle en amitié, mais pouvait rompre du jour au lendemain, s’il se sentait trahi. Le père de Tintin était un vrai boy scout et, à ce titre, respectait ses promesses. En même temps, il s’est souvent remis en question. A la fin de sa vie, il citait Nietzsche : « Toute conviction est une prison »

Ci-dessous : Vidéo d'archives de l'INA. Dans son bureau à Bruxelles, interview d'Hergé après l'inauguration de la statue de son héros : il est, sinon ravi, du moins étonné. Il répond aux reproches et aux critiques sur la politisation de ses histoires :

Hergé a voulu être peintre

Dans les années 1960, Hergé entame une nouvelle vie. Il commence à vivre avec celle qui va devenir sa seconde épouse : Fanny Vlamynck. Plus il se détache de sa première femme, Germaine, plus il se détache de Tintin. Logique : en tant que première assistante, Germaine avait participé à la création du personnage, à un point tel qu’elle signait parfois Hergée.

À ce moment, il entame une période de questionnement. Hergé a déjà vécu beaucoup de crises, traversé quelques épisodes dépressifs et des périodes de burn-out. Il se demande s’il n’a pas consacré trop de temps à Tintin. Comme il se sent artiste, il se lance dans l’abstraction, et va donc commencer à peindre (environ une demi-douzaine de ces toiles, sur la trentaine qu'il a peintes, sont visibles dans l’exposition), après avoir pris des cours auprès du peintre Louis Van Lint. Il montre ses toiles au conservateur du Musée d’art royal de Bruxelles. Ce dernier trouve son travail correct mais beaucoup moins personnel que ses bandes dessinées. Pour Hergé, qui espérait pouvoir se reconvertir et arrêter le travail très physique de la BD, c’est un choc. Il faudra qu’une génération de jeunes lecteurs devenus adultes (François Rivière, Benoît Peeters, Numa Sadoul…) vienne le voir et lui pose des questions pour que Hergé prenne conscience qu’il a créé une œuvre.

Hergé à son bureau dans les années 1950
Hergé à son bureau dans les années 1950 © Getty / Dannau Vim

L’inventeur de la ligne claire était autodidacte, et ça l’a rendu libre d'inventer

Quand on voit comment Hergé maîtrise l’anatomie et le mouvement, on imagine qu’il a étudié le dessin à l’école. Or le père de Tintin n’a reçu aucun enseignement artistique particulier. En revanche, c’était un dessinateur doté d’une très grande mémoire visuelle et d’une curiosité insatiable. Il a absorbé et fait la synthèse des mouvements artistiques de son époque. Ce qu’on appelle aujourd’hui la ligne claire était marquée par l’art déco en vogue à la fin des années 1920, quand Hergé a commencé à dessiner.

Le fait qu’il soit autodidacte aurait pu être un handicap. Cela va, au contraire, lui permettre d’être libre dans l’exercice de la bande dessinée. À l’inverse, d’autres dessinateurs contemporains comme Jacobs qui a fait l’académie des beaux-arts ou Paul Cuvelier, il n’a pas l’appréhension de s’inscrire dans un art mineur, ni d’avoir sur ses épaules le poids d’une tradition. Et même s’il n’a pas eu de formation, il était loin d’être inculte. Il est resté curieux toute sa vie, y compris en matière d’art, puisqu’il a constitué à partir des années 1960 une collection d’œuvres d'artistes contemporains dont il a parfois été le premier acheteur, comme Alechinsky, Balthus, Hockney, Fontana… Il était aussi féru de plasticiens plus étonnants comme Jean-Pierre Reynaud. Il est mort en 1983 juste avant de pouvoir acheter un tableau de Basquiat, ce qui, à l’époque, était audacieux.

Trompe l'oeil à Bruxelles d'après les aventures de Tintin
Trompe l'oeil à Bruxelles d'après les aventures de Tintin © Corbis / Mark Renders

Hergé pensait qu’il gagnerait sa vie comme affichiste

L’auteur de BD était aussi publicitaire. Il a produit quelques affiches, dont certaines sont visibles dans l’exposition du Grand Palais.On a peine à le croire aujourd’hui, mais Hergé était persuadé de devenir célèbre en tant qu’affichiste, pas grâce à ses bandes dessinées. Il faut dire que la publicité était plus rémunératrice que le 9e art, et Hergé n’a pas toujours été à l’aise financièrement. Ses travaux comme publicitaire sont intéressants mais ne sont pas aussi originaux, ni aussi personnels que ses BD. A l’époque, les publicitaires graphistes ont initié le grand public à l’art contemporain par leur travail sur l’abstraction et la simplification des formes. Une démarche que Hergé va suivre dans ses œuvres, en particulier dans ses couvertures du Lotus Bleu ou de Coke en Stock.

Une attitude étrange en interview

Les biographes de Hergé ont souligné que le dessinateur n’était pas toujours à l’aise face aux journalistes. À sa décharge, on ne lui a pas toujours posé des questions très intelligentes - à questions idiotes, réponses idiotes ! La BD était alors perçue comme une distraction réservée aux enfants. On interviewait non pas un auteur, ou un artiste, mais le père de Tintin. Aujourd’hui, on lui demanderait quelles étaient ses intentions. À l’époque, c’était plutôt des questions d’ordre artisanal aussi bizarres que « Vous dessinez avant d’écrire les textes ? ». Et on voit bien qu’il est gêné.

En fait, Hergé était surtout très malin. Sachant qu’il exerçait dans un domaine peu considéré, il ne voulait pas passer pour un prétentieux. Il essayait d’avoir l’air le plus simple, voire le plus bête, possible ; Il disait des choses étonnantes comme « Je suis le ravi de la crèche ». Il y avait parfois une part d’inconscience dans ses décisions professionnelles ou personnelles. Mais, quand on lit sa correspondance, on voit bien qu’il est tout, sauf naïf.

En France, on oublie souvent que Hergé n’est pas français. Il vient de Bruxelles, et a peut-être le complexe provincial du Belge qui vient à Paris face à des interlocuteurs français qui parlent « pointu ». Mais quand on regarde les archives suisses ou belges des années 1950, Hergé est beaucoup plus incisif. Dans une archive de la TSR , il dessine un album qui n’est jamais paru (Tintin et le Thermozero). Il n’hésite pas à plaisanter sur son intervieweur, avec un ton beaucoup plus cassant. Dans les années 1970, les gens croyaient interviewer un vieux Tintin mais Hergé n’est pas son personnage ou alors un Tintin débrouillard ou un peu roublard, voire «l’affreux jojo » de la première aventure.

Hergé intime de Benoît Mouchart et François Rivière est publié chez Robert Laffont

Couverture du livre Hergé intime
Couverture du livre Hergé intime © Benoît Mouchart et François Rivière/ Robert Laffont
  • À lire aussi : Hergé, fils de Tintin, par Benoît Peeters, chez Flammarion
  • Dictionnaire amoureux de Tintin d’Albert Algoud chez Plon en octobre.
  • Hergé et compagnie de Dominique Maricq publié en collection Découvertes chez Gallimard

►►► L'exposition Hergé au Grand Palais

ET AUSSI :

Le monde arabe dans les albums de Tintin : Mickaël Thébaut propose de rencontrer son auteur Louis Blin avec Christian Chesnot. Hergé est un auteur fasciné par l'aventure exotique, qui projette sa vision influencée par l'orientalisme sur des contrées qu'il n'a jamais connues. L'image qu'il donne de son Orient imaginaire dérive de sa conception du monde, marquée par une personnalité complexe et évolutive, son milieu catholique et traditionaliste et l'époque coloniale, durant laquelle il a composé les aventures arabes de son héros.

►►► Quelques images de l'exposition Hergé au Grand Palais

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