Une immersion dans un commissariat américain dans les années 1980 par David Simon, le scénariste de "The Wire", mise en image par Philippe Squarzoni. Passionnant

couverture d'Homicide
couverture d'Homicide © David Simon et Philippe Squarzoni/Delcourt
Homicide, une année dans les rues de Baltimore 01
Homicide, une année dans les rues de Baltimore 01 © Delcourt

Une immersion dans un commissariat américain dans les années 1980 par David Simon, le scénariste de "The Wire", mise en image par Philippe Squarzoni. Passionnant.

La police côté bureau. Dans les années 1980, David Simon, le futur scénariste de la série The Wire s’est immergé un an durant dans un commissariat de Baltimore. Il a en tiré un livre sur le quotidien d’une quinzaine d’inspecteurs de la brigade criminelle : Homicide, one year in a killing street paru en 1991, et en France en 2012. Devenu une série diffusée de 1993 à 1999 sur NBC, Homicide a servi de base à The Wire. Quand Philippe Squarzoni a découvert le livre aux États-Unis, il a su très vite qu’il en ferait une BD. S’il a d’abord été séduit par l’écriture efficace, surtout il a apprécié l’originalité de l’approche du travail policier. Homicide n’élude pas la paperasse, la monotonie, la répétition, la lassitude. Et au-delà, l’ouvrage pose la question de la violence dans nos sociétés occidentales.

Le plus dur pour Philippe Squarzoni aura été de couper le texte. Le dessinateur a bénéficié de l’aide écrite de David Simon qui lui a donné, entre autres, des détails physiques pour reconstituer aux mieux un commissariat américain des années 1980. Le résultat ? Captivant. Une BD loin des clichés du polar avec des policiers sûrs d’eux ou des courses poursuites. On découvre des êtres humains, souvent fatigués. Le ton est désabusé : "A Baltimore, il y a une règle : toute affaire qui ressemble à une tempête de merde va directement aux Homicides". Mais la démarche des policiers reste professionnelle. Et heureusement : ils sont 36 sur 3000 policiers à Baltimore à s’occuper des 240 meurtres annuels… Le dessin aux couleurs sombres et aux cadrages ultra-cinématographiques accompagne la lecture. On attend la suite prévue en cinq tomes, sur laquelle le dessinateur travaille déjà, avec impatience.

Comment voyiez-vous l’articulation entre le texte de David Simon et votre dessin ?

Philippe Squarzoni
Philippe Squarzoni © Delcourt

Je voulais m’éloigner de ce qu’on voit d’habitude dans le polar BD en noir et blanc avec chaque pli du pardessus du flic dessiné avec amour et où chaque lueur sur le pistolet est représentée… Ça ne m’intéressait pas trop. Ici, on est un peu à côté des codes du genre, dans un dessin plus synthétique. En même temps tout n’est pas à jeter dans le polar : il fallait donc à la fois faire un pas de côté et garder des éléments. Il y a des cadrages qui sont assez inévitables et qui fonctionnent . Quand vous avez des crimes sur une scène de nuit, vous avez des ombres sur les vestes, et le coup de la plongée, contre-plongée sur des flics qui regardent un cadavre, c’est efficace, ça marche. C’est là que ça devient intéressant. Surtout, il y a le texte de David Simon qui vient nous dire autre chose . J’avais l’idée que le dessin ne devait pas être dans la performance graphique, qu’il soit un peu en retrait. Le contraste entre le texte et l’image peut apporter quelque chose d’intéressant.

Que pensez-vous de ces policiers ?

Des inspecteurs moustachus un peu réactionnaires et probablement racistes : je n’éprouve aucune fascination pour ce milieu-là. Mais c’est là que David Simon est fort : il arrive à vous intéresser, à vous faire comprendre leurs points de vue. C’est d’ailleurs l’intérêt de son livre : il n’est pas un récit à la première personne comme on le fait dans la BD documentaire. Ce qui procure souvent toujours le même point de vue culturel, le même positionnement social. Là, on a le regard choral de ces flics sur le monde. A l'époque, David Simon avait une oreille percée et les cheveux longs. Il l'a dit dans ses interview, sa rencontre ces flics de la brigade des homicides a été un choc - d’ailleurs il s’est coupé les cheveux et a enlevé sa boucle d’oreille ! Il est très fort pour nous faire comprendre un univers et nous faire pénétrer dedans. Un an plus tard, après avoir passé cette année chez les flics, il passé un an dans une famille pauvre de l’est de Baltimore, pour ensuite raconter un an de la vie des jeunes blacks qui vendent de la drogue au coin des rues. Et là encore, sa capacité de transcription est incroyable.

Savez-vous comment la criminalité a évolué à Baltimore depuis l’époque du livre ?

La police de la ville avait à traiter environ 240 meurtres dans les années 1980, puis ils ont eu un pic à 300, avant de redescendre un petit peu.En fait ce sont les services médicaux d’urgence qui se sont améliorés : la meilleure prise en chargé des blessés permet leur survie. Ce qui s’est effondré, c’est le taux de résolution des inspecteurs de la brigade des homicides. Ils ont été rattrapé par la politique du chiffre et n’ont plus du tout la culture de l’enquête au long cours.

Déjà dans les années 1980, on voit qu'ils ont du mal à enquêter en nombre sur des affaires. En 1988, ils ont un taux de résolution des homicides de 70 %, contre 30% à 40% aujourd’hui. Un livre Ghettoside de Jill Leovy paru en 2015 ne dit pas autre chose. Les assassinats de noirs sont encore moins bien résolus parce que la police a trop d'effectifs affectés à de petites choses, comme le trafic de drogues, et pas assez pour les meurtres.

Feuilletez quelques pages :

►►► Et aussi : la critique Bulles de BD de Laetitia Gayet, et l'édition de L'Humeur vagabonde de Kathleen Evin consacrée au tome 2

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