Ils détonnent dans les rues : s’habillent de façon excentrique, arborent un mode de vie festif… tout pour déplaire à la France Occupée et au régime de Vichy ! Ce sont les “zazous” qui sont apparus aussi subitement qu’ils ont disparu à La Libération… Une génération précurseuse de la “culture jeune” ?

Un zazou typique des années 1940
Un zazou typique des années 1940 © jnl

En 1940, la France est occupée par l’Allemagne nazie et toute la vie artistique foisonnante des années 1920 et 1930 (les années folles) est enterrée… Dans cette France grisonnante, de jeunes feux follets émergent : les « zazous » ! Des esprits libres, qui revendiquent une vie artistique trépidante en période de récession et surtout des goûts culturels en contradiction avec la morale vichyssoise... C'est la contre-culture zazou !

Du jazz au pantalon : les zazous

Ils se donnent un air british : parlent français avec un accent anglais, se promènent toujours avec un parapluie qu'ils n'ouvrent jamais, se font des coiffures excentriques, sont férus de mode anglo-saxonne, ne jurent que par le jazz et passent leur temps dans les cafés... Les zazous sont la figure de l'anti-conformisme dans les années 1940. Ils font un pied de nez à la politique du rationnement en portant des vêtements beaucoup trop longs, alors que le tissu et le cuir étaient drastiquement rationnés. Ils portent les cheveux longs, alors que le régime de Vichy demande aux Français de porter les cheveux courts pour récupérer les cheveux coupés chez les coiffeurs, qui deviennent la matière première pour la fabrication de pantoufles...

Dans la rue, dans les cafés, dans les foires, sur les marchés... dans tout l'espace public, les zazous représentent une résistance visible aux yeux de l'ennemi, que ce soit l'Allemagne nazie ou le régime de Vichy. Alors que le temps est à la privation, ils détonnent par leur mode de vie flamboyant et festif et leur style vestimentaire sophistiqué et excentrique.

Gérard de Cortanze, écrivain, essayiste, et auteur de Zazous (Albin Michel, 2016) :

Les zazous sont des pré-yéyés en quelque sorte, avec les nazis en plus et la consommation en moins. Ils ont un regard très particulier sur cette époque. Ce sont des excentriques, et l’excentricité commence par une différenciation liée aux vêtements. C'est une mode qui est "contre". Ils sont "contre". L'époque est aux tissus tristes alors ils vont utiliser des tissus colorés. L'époque est aux formes amples alors les jeunes filles zazous vont mettre des vêtements moulants.

Ils se retrouvent au Quartier Latin, au Café de Flore, aux Deux-Magots, à la brasserie Lipp mais aussi et surtout dans clubs : le Tabou, le club de la Rose Rouge, et toutes sortes de caves où l'on pouvait entendre du jazz et danser ! Car les zazous sont aussi liés à l’émergence du free jazz. Ce nouveau style musical est déjà très décrié car il casse les codes du jazz. Mais de plus, le fait qu'il soit plébiscité par un public aux habitudes vestimentaires peu orthodoxes n'aide pas...

Henri Szwarc, avocat d'origine juive polonaise (1897-1944) :

C’était une mode vestimentaire et une façon de se coiffer allant tout à fait à l’encontre de ce que préconisait Vichy. C’était une façon de résister à l’endoctrinement, à l’esprit de collaboration, au « retour à la terre » et « travail, famille, patrie ». Les zazous aimaient la musique nègre et étaient animés de « l’esprit de jouissance » qui « nous avait fait perdre la guerre » !

Quand la mode est politique...

Nonchalants, insouciants... les zazous sont bien vite catalogués "insolents". Les générations plus anciennes les voient comme de jeunes âmes insaisissables complètement dépolitisées et déconnectées de la dure réalité de la guerre et de l'Occupation. Pourtant, c'est tout le contraire, avec leurs vêtements et leur mode de vie, ils se positionnent directement en rejet de tout ce que le gouvernement peut insuffler : les mesures, les interdictions et la morale.

C'est un véritablement mouvement de contre-culture :

  • il porte en lui une perception du monde particulière, une opinion politique
  • il instaure des normes et des codes identitaires reconnaissables

Les zazous répondent avec légèreté et autodérision à l'ordre social et moral du régime de Vichy... C'est un véritable militantisme déguisé. Ils ont même l'audace d'arborer des étoiles jaunes marquées « zazou », « swing » ou « goy » ("non-juif" en hébreu) par défi !

Image tirée du documentaire "Les amis des juifs" de Bernard Debord et Cédric Gruat, en 2006
Image tirée du documentaire "Les amis des juifs" de Bernard Debord et Cédric Gruat, en 2006 / B. Debord et C. Gruat

Cette résistance ne passe évidemment pas inaperçue et les zazous se retrouvent même avec une très mauvaise presse dans les médias. Exemple en 1944, avec le journal régional Le Petit Troyen :

N’est-il pas révoltant de voir de jeunes pitres efféminés se trémousser à longueur de journée dans les bars clandestins ou flâner sur les boulevards de la capitale, alors que seule la classe ouvrière doit supporter le poids des sacrifices consentis par notre pays pour écraser le Bolchevisme ?

La répression contre les zazous ne tarde pas, et quand ce ne sont pas les forces de l'ordre qui les pourchassent, ce sont les Jeunesses Populaires Françaises, un mouvement de jeunes fascistes qui s'attaquaient aux esprits libres et aux juifs. Ils ont comme slogan contre ces chevelus de zazous « Scalpez-les tous ! » et organisent des rafles, des expéditions punitives, ou les attendent à la sortie de leurs bars préférés pour les passer à tabac.

Les zazous jusqu'en Angleterre et en Russie

Curieusement, au même moment où la France voit fleurir des zazous, d'autres pays d'Europe touchés par la guerre voient éclore des mouvements juvéniles libres... 

L'Angleterre a ses « néo-édouardiens » qui cherchent à faire renaître le faste, l'élégance et le raffinement des gentlemen du XIXe siècle, sous le règle d'Edouard VII. Eux aussi se distinguent par leur style vestimentaire : pantalons étroits, gilets, manteaux Chesterfield cintrés, cols de velours, chapeaux melon, parapluie... et par leurs goûts, rejetant en bloc l'invasion des modes américaines.

Une « culture jeune » initialement réservée aux fortunes de la classe aisée, mais qui réussit à investir progressivement les strates plus modestes de la jeunesse avec l'apparition des « teddy boys » – Teddy étant un surnom familier d'Edouard VII. Ils bricolent les codes vestimentaires de l'upper-class « néo-édouardienne » à coups de pantalons étroits toujours, vestes droites et longues à quatre boutons, gilets et cravate.

Parallèlement, en URSS, les « stiljagi » – terme péjoratif formé à partir du mot « style » – résistent à l'austérité communiste à coups de pantalons très étroits et d'autres vêtements aux coupes originales et aux couleurs bariolées. Ils cherchent à se distinguer de leurs pairs qui vivent sous le régime communiste de rigueur, écoutent de la musique occidentale, majoritairement du jazz, dansent de manière « occidentale » – soit de manière libre, sans répéter les chorégraphies des danses traditionnelles russes et slaves. Et évidement ils sont eux-aussi stigmatisés dans la société et considérés comme des parasites sociaux.

Un mouvement pionnier dans la contre-culture jeune

Finalement, en remettant en cause l'ordre social et moral, les valeurs établies par le régime, auxquelles se conforment les générations supérieures, la jeunesse zazou remet aussi en cause la suprématie parentale. Et c'est ainsi que l'autorité des anciens décline. La jeunesse, en tous cas zazou, se développe comme une entité autonome, qui se distingue des adultes par ses goûts et ses habitudes : le swing, le jazz, les bals clandestins.

Ils cherchent tellement à se différencier de leurs aînés qu'ils forment une jeunesse porteuse d'idéaux réfractaires et d'une culture à part entière. Pour le sociologue Jacques Goguen, spécialiste des mouvements de mode des jeunes : que ce soit musicalement parlant, vestimentairement parlant ou de manière plus globale, artistiquement ou culturellement... chaque mouvance culturelle jeune qui fut, a pu exister grâce aux zazous.

Après la Libération le mouvement zazou s'évapora soudainement, signe qu'ils rejetaient simplement le diktat des goûts et des valeurs de l'époque, qu'ils assimilaient à un conformisme et à une forme de collaboration avec l'ennemi. Mais ils ont tracé le premier sillon et sont véritablement les précurseurs de la « culture jeune ».

Pour aller plus loin

🎧 Et pour en savoir plus écoutez la chronique de Djubaka sur le jazz et la culture zazou !

📖 Extrait du livre de Laure Watrin et Thomas Legrand, Les 100 mots des bobos (2018, éditions PUF) :

Dans la famille bobo, voici la grand-mère et le grand-père zazous. Nés dans les bars et les sous-sols des clubs du Quartier latin, ces jeunes bourgeois anticonformistes écoutent du jazz, dansent le swing et font du vélo, quand ils ne provoquent pas les autorités vichyssoises en affichant leur amour pour la culture anglo-saxonne. Avec leur look de dandy excentrique – longue veste cintrée à carreaux, pantalon large, épaisses semelles et parapluie toujours fermé pour lui, veste à épaulettes, jupe courte plissée, bas à résilles, semelles compensées en bois et bouche vermillon pour elle –, ces hipsters des années 1940 voulaient déjà casser les codes.

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