L'écrivain Pascal Quignard était l'invité de "Boomerang". Au micro d'Augustin Trapenard, pour sa carte blanche, il a souhaité lire un texte. Il a souvent l'habitude de laisser de côté quelque temps ces textes, qui finissent souvent par devenir la base d'un de ses romans. En voici un qu'il a tenu à partager avec vous.

La carte blanche du romancier français Pascal Quignard
La carte blanche du romancier français Pascal Quignard © Getty / Sophie Bassouls / Contributeur

À l'occasion de la sortie de son tout dernier livre L’homme aux trois lettres (Grasset) Pascal Quignard est venu confier son amour pour l'écriture, pour la lecture et pour la création onirique par lesquelles le lecteur est, selon lui, en mesure de se récapituler au travers d'expériences solitaires et silencieuses inédites. 

Après avoir questionné l'amour, la faculté de penser, la peinture, ce tout dernier vise à interroger littérature, l’art auquel il a consacré toute sa vie, y faisant ressortir par là même le bonheur qu’il a retiré de cette passion qui ne s’est jamais démentie. C'est ce qu'il a choisi de faire ressentir à travers ce texte aujourd'hui : 

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La carte blanche de Pascal Quignard

Par Augustin Trapenard

"Maintenant, la barque pénètre dans l'ombre, elle glisse dans l'obscurité, elle accoste sous les noisetiers et les eaux. La coque bascule sous son pied quand l'homme se lève pour saisir la branche qui est au-dessus de lui. En écartant la branche, il découvre la Lune, si pâle dans le ciel. C'est le premier croissant, tout mince, si évidé, si étroit, si blanc. 

L'homme saute sur le talus, il gravit les marches envahies par un lichen spongieux. Tout est tellement glissant, même le chemin de halage dérape sous le pied. Il n'a pas cessé de pleuvoir tout le jour. Il traverse le champ, trempé. Il suit le sentier boueux puis il traverse la rue couverte de pluie qui brille. 

Il traverse la place, il soulève le heurtoir gris, il frappe la porte. Rien. Alors il tourne la poignée en bronze de la porte. Elle n'est pas verrouillée. Il pénètre dans l'immense corridor. Une femme descend l'escalier lentement, la main blanche glisse sur le bois lisse de la rampe. Soudain, elle s'arrête sur une marche, le pied en avant. Elle le dévisage. Un sourire naît sur les lèvres étroites et il éclaire ses yeux. 

Alors, il s'élance car il suffit d'un sourire pour s'élancer. Il monte, il gravit, il court sur les marches. Quand ils se touchent les mains, au même moment, les larmes humectent le bord de leurs yeux. Quatre grands-parents, deux joueurs, une seule partie, mille larmes, telle est l'étreinte en chaque étreinte. Maintenant, leurs larmes coulent sur leurs joues sans qu'ils les essuient. Elles coulent, elles ruissellent. 

Une seule et unique partie perdue, perdue, perdue, toujours perdue. Toujours tellement perdue parce qu'elle n'a qu'une porte qui s'ouvre sur la mort. Il n'y a plus qu'une marge qui les sépare puisque tel est le désir. C'est une marche, une simple marche, elle est si difficile à gravir. Il a saisi ses mains, elle penche son visage vers lui, elle tend les lèvres et il dit 'Je vous cherchais’ . Elle dit 'Moi, je vous attendais, je n'étais pas si difficile à trouver, j'ai toujours été là'".

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Boomerang, Pascal Quignard en toutes lettres.

📖 LIRE - Pascal Quignard, L’homme aux trois lettres (Éditions Grasset).

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