L'image était marquante : en mai 68, le festival de Cannes s'arrêtait, sous la pression d'une bande de cinéastes en soutien aux mobilisations sociales dans tout le pays. Une révolte dont est née une sélection parallèle qui existe encore aujourd'hui.

La Quinzaine des réalisateurs fête ses 50 ans, comme Mai-68
La Quinzaine des réalisateurs fête ses 50 ans, comme Mai-68 © AFP / Loïc Venance

Mai-68 a eu un effet radical sur le Festival de la même année. Un peu comme si demain, Thierry Frémaux, délégué général du festival de Cannes (2018) venait dire, comme l'a fait son homologue Robert Favre Le Bret (sous les applaudissements) : "les circonstances ne permettant pas d'assurer les projections dans des conditions normales, le conseil d'administration du festival international du film décide d'arrêter le festival et s'excuse de cette situation auprès des participants étrangers".

On connait l’histoire, une bande de cinéastes à forcé le festival à s’arrêter. Tout est résumé dans cette phrase de Godard, archiconnue, mais trop belle pour s’en priver :

Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travellings et gros plans... Vous êtes des cons !

(séquence à 4m30s dans la vidéo)

Au plan du cinéma, cette révolte n’a toutefois pas été stérile, puisque la quinzaine de réalisateurs en est née. Les cinéastes créent la société des réalisateurs de films, et comme le le festival de Cannes n’évolue pas assez vite comme ils le préconisent, ils ont cette réaction épidermique et créent donc cette "quinzaine". Une autre sélection, à Cannes , en même temps que le festival, acte de naissance : "née par effraction".

"Les gens se battaient, la salle n'était pas assez grande"

Pierre-Henri Deleau, acteur et producteur, en sera le premier patron pendant près de 30 ans. "L'idée, c'était de prendre un cinéma qui rende compte de l'air du temps", explique-t-il. _"_Les choix de la compétition étaient très académiques, c'était les pays qui désignaient. Il n'y avait pas d'Afrique par exemple, comme si ce cinéma-là n'existait pas... Or il était en train de naître ! Très peu d'Amérique latine... Et donc, on s'est dit que ce n'était pas possible, que ces pays-là aussi avaient une culture."

D'un seul coup, on avait l'impression que des fenêtres s'ouvraient sur le monde entier.

Les premiers films de George Lucas, Michael Haneke, ou les frères Dardenne, ont été montrés à Cannes à la quinzaine, tout comme "L'empire des sens", de Nagisa Oshima. "On avait dû faire douze séances supplémentaires, douze ! Parce que les gens se battaient, la salle n'était pas assez grande. Quand il est sorti en France, il y a une seule ville où ça n'a pas marché, c'est Cannes. Parce que tout Cannes l'avait vu !"

Scorsese : "c'était une période de grande liberté"

Idem pour un certain Martin Scorsese, venu pour son premier vrai long métrage "Mean Streets", dans l'indifférence quasi générale, sauf de la part de Pierre-Henri Deleau : "Il était venu avec Robert De Niro. Les deux ne parlent pas français, et à l'époque il n'y avait pas d'oreillettes... Sur un plateau de télévision, il fallait que quelqu'un traduise, ça durait deux fois plus longtemps. Si bien que, comme ils n'étaient pas connus, personne ne voulait les interviewer, et moi je les emmenais dans les bars en leur disant que ce n'était pas très grave... Un an après, c'était Taxi Driver, De Niro était une star, et ils auraient supplié pour les interviewer."

Scorsese lui-même raconte la même histoire : "c'était une période de grande liberté, nous n'étions pas connus, nous pouvions aller partout. Les gens nous disaient : 'j'aime tes films, tu devrais rencontrer untel ou untel, ce sont des bons'. Je crois que c'est là que j'ai rencontré Wim Wenders ! C'était une sorte de territoire vierge, il y avait beaucoup de respect... Et ça voulait dire que moi, je faisais partie de tout ça."

Spike Me, en compétition cette année, a lui aussi fait ses débuts à la quinzaine avec son premier film, "Nola Darling n’en fait qu’à sa tête". Il se souvient qu'être là, "dans le sud de la France, en 1986, m'a mis sur la carte du monde. Ça a été un tremplin, une fusée."

Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, Francois Truffaut, Cannes, mai 1068
Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, Francois Truffaut, Cannes, mai 1068 © Getty / Gilbert TOURTE/Gamma-Rapho
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