Un choc. Le premier du festival d'Avignon qui commence de manière inoubliable. « Jan Karski (mon nom est fiction) » est un spectacle austère et puissant d’Arthur Nauzyciel. Le metteur en scène, directeur du CDN d’Orléans, a adapté le livre de Yannick Haenel et respecté les trois temps du livre.

Laurent Poitrenaux
Laurent Poitrenaux © festival d 'Avignon

D'abord, Arthur Nauzyciel, lui même, assis dans un fauteuil, près d’une caméra et d’un projecteur de cinéma, sous le regard de la statue de la liberté dont le visage s'affiche en gros plan, raconte un épisode de « Shoah » de Claude Lanzmann (1985). La scène où le cinéaste interroge le polonais Jan Karski sur son incroyable expérience. Résistant, catholique pratiquant, il est parvenu à 28 ans, en 1942, à entrer clandestinement dans le ghetto de Varsovie puis dans un camp de la mort. Il a vu de ses yeux des corps qui agonisent, nus, sur le trottoir et de jeunes soldats allemands en chasse dans les rues du ghetto. L’un sort son révolver, tire, un homme hurle, l’autre le congratule. Ils avancent en riant. Karski assiste à la scène, impuissant. Il promet de témoigner. Mais une fois au courant, ni l’Angleterre ni les anglais ne vont intervenir pour faire cesser le génocide. Karski parle pourtant, parle en vain, et cette responsabilité qu’il considère comme un échec l’obsède jusqu’à sa mort, au USA, en 2000. La pièce accuse ouvertement l’Occident de passivité. Dès 42, les autorités savaient.

Barbu, en pull marron, Nauziciel raconte sobrement, assis puis face au public. Et comme la parole n’a pas été entendue, comme les mots n’ont eu aucun effet, voilà que son corps s’anime. L’acteur fait des claquettes. Moment étrange et magnifique, le corps parle quand les mots n’ont plus de portée.

Puis la voix off de Marthe Keller raconte la même histoire, avec cette fois les mots de Karski, ceux qu’il a couchés dans une autobiographie qui fut un succès. Quand Marthe Keller s’exprime, le spectateur regarde un film qui donne le tournis : la caméra suit au plus près le plan du ghetto de Varsovie, cette enceinte qui a enfermé les juifs dans une prison, un lieu de torture et de mort. La caméra ne cesse de faire le tour du ghetto et l’image nous enferme, il faut détourner le regard car nous devenons nous aussi prisonniers.

Commence alors la troisième partie, la fiction inventée par Haenel qui donne vie à Karski et imagine sa rencontre avec Roosevelt et les années qui suivent la guerre. Comment vivre avec ça ? Comment raconter, encore ? Et comment oser continuer à vivre,?

L’acteur Laurent Poitrenaux tient la scène durant plus d’une heure, dans un costume étriqué. Aucune de ses paroles ne nous échappe, nous sommes dans un état d’attention et d’écoute rares au théâtre. Certes, ces récits successifs ne sont pas éminemment théâtraux, mais l’absence de naturalisme semble inévitable et nécessaire. Le débit de Poitrenaux est lent, comme ses gestes, on pense un peu trop à la marque de Claude Régy, puis son rythme s’accélère. L’acteur habite la scène et offre sa technique et son art à la parole bouleversante de Karski. Comment oublier cette parole, même fictive, quand Haenel imagine que Roosevelt ne peut réprimer un baillement devant Karski en train de révéler l’horreur ? Poitrenaux, après avoir incarné Jean Luc Lagarce sur scène et multiplié les spectacles poétiques de Cadiot et Lagarde impose son métier. Il est juste, puissant. Une danseuse se joint à lui, démarche inutile hélas, d’autant que sa culotte parsemée d’étoiles n’est pas du meilleur goût.

Pourtant, la force du propos, le travail de la fiction et du passage sur le plateau donnent à penser et nourrissent la réflexion la plus intéressante de ce début de siècle : comment raconter la shoah quand les témoins commencent à disparaître? La fiction peut-elle prendre le relais du récit ?

En homme de la scène, enfant d'une famille déportée, Nauzyciel s’engage en répondant par les mots, les corps et le théâtre.

Jan Karski (Mon nom est une fiction) , d'après "Jan Karski", de Yannick Haenel (Gallimard "Folio", 192 p., 5,70 €). Mise en scène : Arthur Nauzyciel. Festival d'Avignon. Opéra-Théâtre, jusqu'au 16 juillet. A 18 heures ; le 14 juillet à 15 heures. De 13 € à 27 €. Tél. : 04-90-14-14-14.

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