À Paris, le Palais de Tokyo lance ce lundi sa nouvelle exposition, nommée "Futur, ancien, fugitif" qui tente de faire un panorama de la scène française de l’art contemporain. Une exposition qui tente de mettre en lumière des carrières et des chemins de vie bien plus divers qu’on pourrait le croire.

Morceaux choisis de l'exposition "Futur, ancien, fugitif"' au Palais de Tokyo
Morceaux choisis de l'exposition "Futur, ancien, fugitif"' au Palais de Tokyo © Radio France / JB

À partir de jeudi, Paris accueillera la Foire internationale d’art contemporain, au cours de laquelle galeries, collectionneurs et amateurs viennent prendre la température du marché, guetter les grandes tendances et, pour les plus aisés, faire leurs emplettes parmi les œuvres présentées. À quelques centaines de mètres du Grand Palais, le Palais de Tokyo, quant à lui, proposera une exposition nommée "Futur, ancien, fugitif", inaugurée ce lundi.  

Conçue par quatre jeunes commissaires d’exposition (Claire Moulène, Adélaïde Blanc, Daria de Beauvais et Franck Balland), cette exposition propose de "donner l’opportunité à des artistes qui ne l’ont pas eue pour le moment d’être montrés au Palais de Tokyo", explique la nouvelle directrice du lieu, Emma Lavigne. Ainsi, dans ce panorama de la création française, exit les superstars que sont Daniel Buren, Annette Messager ou Christian Boltanski, et même la nouvelle scène sur laquelle règnent ceux qui raflent tous les prix récents, de Clément Cogitore à Camille Henrot en passant par Laure Prouvost (tous déjà montrés au Palais de Tokyo par ailleurs).  

À l’inverse, on trouve dans cette expo des artistes moins connus, voire certains pas du tout, d’horizons et de provenances diverses, qui abordent le présent, le monde qui les entoure, l’intime parfois, avec leur propre vocabulaire visuel parfois étonnant et détonant. Où "être artiste" prend de bien plus nombreuses définitions que ce que l’on pourrait penser à la visite d’un musée... et pour cause : il y a presque autant de définitions que d'artistes.

C’est, comme Mali Arun, commencer sa carrière sur les chapeaux de roue 

Née en 1987, Mali Arun est l’une des plus jeunes artistes de cette exposition. Diplômée de plusieurs grandes écoles d’art, elle fait partie de celles et ceux qui ont réussi à emprunter la “voie royale” pour les jeunes artistes. En début d’année, elle a remporté le Grand prix du Salon de Montrouge, l’un des plus prestigieux salons d’art pour les jeunes artistes. Une récompense qui offre un ticket pour être exposée au Palais de Tokyo.  

Vidéaste, elle présente deux films (déjà montrés à Montrouge) qui se répondent. Dans Paradisus, entièrement en noir et blanc, un paysage luxuriant semble renfermer une menace qui devient omniprésente sans qu’on la voie vraiment. En miroir, une deuxième vidéo, Saliunt Venae, met en scène un rituel de la Saint-Jean, sur fond de brasiers enflammés. 

C’est, comme Jean Claus, avoir sa première grande expo à 80 ans

Vous ne connaissez pas le nom de l’artiste Jean Claus ? Ce n’est pas si étonnant : cet artiste, né en 1939, est à la fois le doyen et la découverte de cette exposition. Autodidacte, il a commencé sa pratique artistique au début des années 80, alors qu’il avait une quarantaine d’années. Et cette exposition est sa première dans une grande institution de l’art contemporain.  

L'une des oeuvres de Jean Claus présentées dans l'exposition
L'une des oeuvres de Jean Claus présentées dans l'exposition © Radio France / JB

Les sculptures de Jean Claus ressemblent, de loin, à des meubles de famille, des buffets, des vaisseliers... mais en y regardant de plus près, ces œuvres où l’ornement frise (volontairement) le mauvais goût dégagent un sentiment d’étrangeté, qui leur vaut le nom de “temples et autels domestiques”.  

C’est, comme Nathalie Du Pasquier, avoir appris sur le tas 

Nathalie Du Pasquier est connue pour être l’une des figures de proue du groupe milanais Memphis, qui a imprimé sa patte sur l’histoire du design des années 80 avec ses environnements géométriques et colorés. Et pourtant, elle raconte elle-même que lorsqu’elle est arrivée à Milan en 1979, elle “s’est retrouvée tout d’un coup projetée dans le monde du design dont [elle] ne connaissait rien auparavant”. Elle a réalisé une grande partie des supports visuels, et notamment des affiches, de ce groupe.  

L'une des "cellules" de Nathalie Du Pasquier au Palais de Tokyo
L'une des "cellules" de Nathalie Du Pasquier au Palais de Tokyo © Radio France / JB

Aujourd’hui, elle se consacre entièrement à la peinture, et propose au Palais de Tokyo une série de “cellules” qui sont à la fois des peintures en elles-mêmes et des salles dans lesquelles elle accroche tantôt ses propres œuvres, tantôt celles d’artistes qu’elle affectionne. 

C’est, comme Jean-Luc Blanc, Jonas Delaborde et Hendrik Hegray, naviguer entre les musées et l’underground 

Jonas Delaborde et Hendrik Hegray, tous deux nés en 1981, se sont fait connaître, en solo et ensemble, par l’univers... du fanzine. En 2006, ils fondent ensemble “Nazi Knife”, une étrange revue peuplée de dessins, d’images, de collages, à laquelle collaborent de nombreux artistes, dont certains noms connus des circuits “traditionnels” (Daniel Dewar et Grégory Gicquel, ou Lily Reynaud-Dewar – elle-même présentée dans l’expo).  Au Palais de Tokyo, ils mettent en trois dimensions l’univers de leur fanzine dans un “backroom” aux murs tapissés de photos rouges, et ont créé pour l’occasion le numéro 12 de Nazi Knife, avec lequel les visiteurs pourront repartir.  

L'installation de Jonas Delaborde et Hendrik Hegray au Palais de Tokyo
L'installation de Jonas Delaborde et Hendrik Hegray au Palais de Tokyo © Radio France / JB

Quant à Jean-Luc Blanc, s’il est plus habitué aux grandes institutions du monde de l’art (le CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux, lui a notamment consacré une grande exposition en 2009), il est fasciné par cet univers underground qu’il dépeint dans ses toiles, presque toutes des portraits, qu’il qualifie “d’encyclopédie traumatique qui réunit des preuves de la folie du monde”. Avec d’autres artistes (Mimosa Echard et Jonathan Martin), il a lui-même fondé un fanzine, “Turpentine”. 

Deux tableaux de Jean-Luc Blanc dans l'exposition au Palais de Tokyo
Deux tableaux de Jean-Luc Blanc dans l'exposition au Palais de Tokyo © Radio France / JB

C’est, comme Alain Séchas, quitter les toiles pour la Toile (et Instagram) 

Alain Séchas est sûrement l’un des artistes les plus connus de cette exposition : montré au Centre Pompidou ou dans plusieurs Frac (entre bien d’autres), il est connu pour son personnage fétiche : un chat au look cartoonesque.  

Plus de 100 dessins d'Alain Séchas sont exposés au Palais de Tokyo
Plus de 100 dessins d'Alain Séchas sont exposés au Palais de Tokyo © Radio France / JB

Mais sa dernière grande série de dessins, c’est sur Instagram qu’elle a vu le jour. Sur son compte Instagram, il a publié presque chaque jour, entre juillet 2018 et juillet 2019, un dessin, surfant souvent sur l’actualité (les “gilets jaunes” y ont une bonne place) et non sans humour. Cette série de plus de 100 dessins passe de l’écran au Palais de Tokyo.  

L'humour caustique d'Alain Séchas dans ses dessins
L'humour caustique d'Alain Séchas dans ses dessins © Radio France / JB

C’est, comme Grégoire Bell, utiliser les outils du web pour créer 

Réalisateur, documentariste et artiste, Grégore Beil explore les nouvelles façons de filmer, de créer, de faire cohabiter des images. Le film qui l’a fait connaître, en 2018, s’appelle “Roman national” : il s’agit d’un montage de vidéos réalisées sur l’application Periscope par de jeunes utilisateurs à l’été 2016, avant, pendant et après les attentats de Nice.  

Son nouveau film, présenté ici, est une fiction dans laquelle l’utilisation du “live” vidéo a aussi une importance clé. 

C’est, comme Fabienne Audéoud, regarder la société populaire avec un regard caustique 

Vue de l'installation "Parfums de pauvres" de Fabienne Audéoud
Vue de l'installation "Parfums de pauvres" de Fabienne Audéoud © Radio France / JB

À partir de petites choses du quotidien, l’oeuvre de Fabienne Audéoud tend à faire sourire... avant de nous faire réfléchir sur la société qui nous entoure. C’est le cas de l’une des installations montrées au début de l’exposition : une collection de parfums aux flacons en apparence précieux mais aux noms loufoques, de “La Chute” à “Coïnssy-Dance” (sic) en passant par “Chatte”. Le titre de l’oeuvre est en l’une des clés de lecture : “Parfums de pauvres”. Ces flacons sont ceux des parfums bon marché proposés sur Internet ou dans les quartiers populaires... mettant en avant un circuit économique à plusieurs vitesses. 

Quelques-uns des flacons de l'installation "parfums de pauvres" de Fabienne Audéoud
Quelques-uns des flacons de l'installation "parfums de pauvres" de Fabienne Audéoud © Radio France / JB

C’est, comme Nayel Zeaiter, inscrire les "gilets jaunes" dans une certaine histoire de France 

L’artiste Nayel Zeaiter, né en 1988 et diplômé de l’école des Arts Décoratifs, conçoit des “planches” historiques, à la manières de celles qui ornaient les salles de classe, dans un style revu et corrigé (il a publié l’an dernier “Histoire de France en 100 planches illustrées”).  

L'Histoire du Vandalisme vue par Nayel Zeaiter
L'Histoire du Vandalisme vue par Nayel Zeaiter © Radio France / JB

Dans l’escalier du Palais de Tokyo, il s’intéresse à l’histoire du vandalisme en France, qui commence en 1789 à la Révolution française. Non sans humour, il passe en revue certains grands épisodes de l’histoire. On peut lire “Le 16 mai 1871, on détruit la colonne Vendôme. On a dû juger que ça valait le coup”. L’histoire passe par de grands scandales artistiques (l’intervention de Paul McCarthy place Vendôme en 2014), pour arriver sur les “gilets jaunes” et leur occupation du rond-point du Cannet-des-Maures, où les manifestants avaient construit un Arc de Triomphe et une Tour Eiffel. “On peut y voir (…) une façon de coincer les autorités qui devront détruire des œuvres d’art pour vider le camp”, relève (justement) cette installation, dans laquelle on peut passer des heures de lecture.  

Les "gilets jaunes" en final de l'oeuvre de Nayel Zeaiter au Palais de Tokyo
Les "gilets jaunes" en final de l'oeuvre de Nayel Zeaiter au Palais de Tokyo © Radio France / JB

C’est, comme Julien Carreyn et Antoine Marquis, regarder un passé pas si lointain 

Ces deux artistes, qui se connaissent bien mais ne présentent pas d’oeuvre ensemble, ont pour caractère commun de s’inspirer d’une culture des années 60 et 70 pour un travail empreint de mélancolie. Antoine Marquis puise ses images dans celles d’un film psychédélique de Jacques Rivette, compagnon de route d’Eric Rohmer, qu’il réinterprète sous la forme de peintures en noir et blanc en petit format.  

L’univers de Julien Carreyn évoque lui aussi, en un sens, l’esthétique du cinéma des années 70 et en particulier d’Eric Rohmer. Ses photographies et ses films mettent en scène des corps nus dans des villages de campagne, des salles des fêtes désertes, ou, comme l’indique le titre du film présenté, dans “les anciennes auberges de jeunesse”

C’est, comme Antoine Renard et Vidya Gastaldon, avoir du recul sur l’histoire de l’art 

Il y a le passé proche, et puis il y a le passé où l’art n’était pas encore “contemporain”. Et les artistes de la scène actuelle s’en inspirent, s’en amusent, comme quand Vidya Gastaldon réinterprète un tableau de Delacroix, “Le Christ sur la mer de Galillée”, où le sujet principal est remplacé par... une banane tout sourire.  

"Panique sur la mer de Galillée", de Vydia Gastaldon
"Panique sur la mer de Galillée", de Vydia Gastaldon © Radio France / JB

La regard d’Antoine Renard sur “La petite danseuse de quatorze ans” d’Edgar Degas prête moins à sourire. Grâce à l’impression 3D, l’artiste a reproduit une douzaine de fois la célèbre sculpture, chacune étant porteuse d’une odeur différente et d’une caractéristique visuelle nouvelle. Une abondance qui nous fait aussi réfléchir sur cette icône, dont le modèle, Marie Genevieve van Goethem, a connu un destin tragique.  

"Impressions, après Degars" d'Antoine Renard, au Palais de Tokyo
"Impressions, après Degars" d'Antoine Renard, au Palais de Tokyo © Radio France / JB

Et c'est, comme Anita Molinero, avoir des problèmes de rangement, comme tout le monde

L'artiste Anita Molinero est connue pour ses sculptures souvent de grande taille, utilisant des matériaux qu'elle trafique, déforme, brûle, pour en faire des oeuvres qui, souvent, racontent des histoires. Mais cette artiste qui a déjà exposé au Palais de Tokyo a un problème - auquel nous sommes tous confrontés : comment stocker son travail ? Ainsi, l'oeuvre "La grosse bleue" qu'elle présente dans l'expo est le résultat de la compression d'un précédent travail, qu'elle ne parvenait plus à stocker.

"La Grosse Bleue" d'Anita Molinero est le résultat de la compression d'une oeuvre antérieure
"La Grosse Bleue" d'Anita Molinero est le résultat de la compression d'une oeuvre antérieure © Radio France / JB

"Futur, Ancien, Fugitif", jusqu'au 5 janvier 2020 au Palais de Tokyo, Paris 16e arrondissement.

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