À travers le portrait de Cora, une jeune cadre d'entreprise happée par son travail, Vincent Message scrute les métamorphoses du capitalisme contemporain, dans un roman tour à tour réaliste et poétique. Vincent Message est en lice pour le prix du Livre Inter

Vincent Message
Vincent Message © AFP / Joël Saget

Cora dans la spirale est le 3ème roman de Vincent Message. Un roman qu'il porte en lui depuis 10 ans et qu'il a choisit de situer dans une France très contemporaine.

Le roman vu par Eva Bettan : "Dès le début, on sait qu'il va se passer quelque chose dans la vie de Cora. On ne sait pas quoi, mais on sait que ce ne sera pas bon. Il y a cette ombre qui pèse sur le roman, sur l’héroïne et sur nous et ça a un côté déchirant. Cora, c'est la jeune trentenaire d'aujourd'hui : jeune femme, jeune mère, jeune cadre dans une compagnie d'assurance, mais le lieu du tragique, ça va être le travail parce que le travail, ça agit sur notre intimité parce que ce que nous sommes à un moment du capitalisme qui est devenu inhumain. Nous ne sommes pas dans des circonstances exceptionnelles. Ça pourrait être un fait divers, c'est beaucoup plus. Il y a un désir d'ampleur dans ce roman. Comme s'il y avait chez Vincent Message une responsabilité de l'écrivain de dire l'époque". 

Vincent Message : "Il me semble qu'effectivement, c'est une des belles choses que la littérature peut faire et elle peut garder trace des époques qu'on traverse et de tout ce qui les marque. Et c'est sûr que dans la nôtre, les grandes entreprises affectent nos vies jusqu'au plus intime. Un travail qui est restructuré assez violemment, comme ce qui arrive pour Cora, ça peut venir perturber jusqu'à notre vie privée, nos rêves, nos nuits. J'avais envie de dire tout ça en racontant à la fois l'histoire d'une femme et celle de l'entreprise dans laquelle elle travaille. On est dans ces années-clés que sont les années 2010/2012, avec la crise économique. L'entreprise Borelia où travaille Cora n'est pas une entreprise dont la violence est anormale, caricaturale ou extraordinaire. Mais les circonstances, elles, le sont. Cette crise vient tout remettre en cause et ça va bouleverser sa vie jusqu'à un drame qui se produit effectivement, le 8 juin 2012, et qui l’abîme profondément".

Eva Bettan : "Ce qui est très impressionnant c'est la manière dont vous mêlez l'économie à nos vies. Il y a notamment cette idée de responsabilité. Chacun se déresponsabilise et fait faire le sale boulot à celui qui est en dessous".

Vincent Message : "Oui, c'est pas facile de saisir le monde du travail en littérature parce que les structures sont complexes avec beaucoup d'acteurs, mais en même temps, 

Ça me paraissait être un formidable terrain romanesque parce qu'il y a des jeux de pouvoir et de séduction, parce qu'il y a des gens qui mentent, d'autres qui chutent. 

J'avais envie que pour Cora, l'intrigue soit une sorte d'échiquier. Il faut qu'elle repère les adversaires et les alliés. Il faut qu'elle anticipe un peu les mouvements des autres. Et puis, elle a parfois de moins en moins de possible à sa disposition. C'est un roman où il y a une perspective multiple. On suit le point de vue de pas mal de gens autour d'elle, dans ses collègues, dans sa hiérarchie, etc. Parce que je ne voulais pas faire quelque chose de manichéen. Je voulais qu'on entre dans les raisons de chacun, qu'on voit ce qui le contraint. À quel moment cette vague de la réorganisation, cette vague du management le soulève dans sa vie et quel degré de violence, les gens sont prêts à subir et parfois aussi à infliger autour d'eux pour se maintenir en place ou pour continuer à monter".

Eva Bettan : "Il y a aussi un portrait d'une génération qui est la vôtre, les trentenaires, comme si la vie était finalement, même quand ils en ont bien fait, assez décevante. C'est assez pessimiste sur votre génération".

Vincent Message : "Effectivement dans Cora, il y a beaucoup de moi-même. Ce n'est pas un livre autobiographique, mais je l'ai vraiment construit dans une proximité avec les questions que je peux me poser, moi. Par exemple, comment savoir quels risques il faut prendre effectivement, entre le gouffre de la précarité d'un côté, et puis l'impression d'un enfermement ou d'une routine de l'autre. Comment on gère ça ? Ou bien l'envie de rester multiple. C'est son cas. Elle veut être à la fois une mère, une amante, quelqu'un qui garde une activité artistique ou qui reste consciente du monde politique autour d'elle. Est ce qu'on arrive à maintenir cette multiplicité face aux contraintes de la vie professionnelle et à la pression qu'on subit. Je crois que c'est des questions qui traversent profondément les gens de ma génération, mais que peuvent se poser aussi d'autres gens à d'autres stades de leur vie. Je crois que ça peut parler à pas mal d'entre nous". 

Eva Bettan : "C'est la manière dont vous faites un livre foisonnant et la manière dont vous jouez sur l'attente. Vous reculez le moment. Comme si ça vous faisait mal de dire ce qui lui est arrivé".

Vincent Message : "Oui, le livre est raconté par quelqu'un qui s’appelle Matthias qui enquête bien des années après sur ce qui s'est produit pour Cora ce 8 juin 2012. Et il est fragile par rapport à ce qu'il va raconter. Je crois que souvent l'art du récit fonctionne comme ça. On a quelque chose de vraiment important à dire, qu'évidemment, je ne peux pas révéler là, et parce que c'est difficile de le dire d'emblée et qu'on a envie aussi de montrer tout ce qui y mène et bien on retarde. 

J'ai été profondément en empathie avec cette femme. J'ai construit ce portrait de femme pendant une dizaine d'années. 

Forcément, quand j'arrivais à certaines scènes que je voulais écrire, qui étaient importantes dans sa vie et qui allaient jouer un rôle décisif. Elle était dans ma tête depuis longtemps. Elle avait acquis cette qualité un peu mythique, j'espère dont vous parliez, et j'étais au plus près de ce qu'elle pouvait éprouver à ce moment-là". 

Ecoutez l'intégralité de l'entretien 

6 min

Vincent Message avec Eva bettan

Par France Inter

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