En 1966, à l’Olympia, devant une foule qui lui hurle "Ne me quitte pas", Jacques Brel fait ses adieux aux tours de chant après seulement dix années de carrière qui ont suffi à faire de lui un monument de la chanson. Parti pour un tour des océans, il jette l'ancre aux Marquises. Fred Hidalgo raconte cette "vie d'après"…

Jacques Brel, légende de la chanson française, ici en 1972.
Jacques Brel, légende de la chanson française, ici en 1972. © Getty / Gijsbert Hanekroot

Jacques Brel a voyagé comme il a vécu : brièvement et intensément. Revenons sur cette période où le grand Jacques cède à l'appel du large et de l'ailleurs...

"Suivre l'étoile"...

Pour Jacques Brel, la chanson est un rêve d'enfant. Il commence sa carrière d'artiste en 1952, d'abord en Belgique, puis en France. Après quatre ans de galères, la rencontre avec le grand public a lieu fin 1956 avec Quand on a que l'amour. Dix ans plus tard, alors qu'il est en pleine gloire, il quitte la scène - dix ans qui auront suffit à faire de lui un monument de la chanson française... 

Et puis, presque du jour au lendemain, Jacques Brel décide d'arrêter les tours de chant. Fred Hidalgo le racontait au micro de Daniel Fiévet sur notre antenne :

Un jour au début de l'été 1966 à Lens, il se rend compte très vite qu'il a doublé machinalement un couplet des Vieux. Lorsqu'il sort de scène, il dit à son ami Jojo : "J'arrête". Quelques semaines plus tard, effectivement, il le dira à ses musiciens... et six mois plus tard il fait ses adieux à l'Olympia.

Après cela, il s'essaie à d'autres rêves : la comédie musicale (l'adaptation de la comédie musicale américaine L'homme de la Mancha en 1968) et le cinéma (Mon Oncle Benjamin d'Édouard Molinaro, 1969, L'Aventure, c'est l'aventure de Claude Lelouche en 1972...). Il lui reste un rêve à accomplir : prendre le large... 

Ecoutez Jacques Brel dans une archive de l'époque :

Vasco de Gama, Magellan, Cool [...] Ces gens partaient... [...] Il devait y avoir une part d'orgueil, une part d'inconscience, une part de volonté aussi, je ne sais pas. J'aurais bien aimé pouvoir faire ça.

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Jacques Brel : "J'avais envie d'être Vasco de Gama..."

À l'époque, les journalistes sont sceptiques devant ce départ annoncé. Ecoutez cette archive, où Jacques Brel tente d'expliquer son choix :

C'est une envie de liberté, une envie de prendre d’autres risques que ceux que j’ai. Peut-être que je n'ai plus assez peur.

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Jacques Brel : "Je ne crois pas que je reviendrai"

Jacques Brel : "On n'a pas besoin d'être avec le public, on a besoin d'être avec les hommes. On a besoin de connaître le prix du pain tous les jours"
Jacques Brel : "On n'a pas besoin d'être avec le public, on a besoin d'être avec les hommes. On a besoin de connaître le prix du pain tous les jours" © Getty / Gilles GIRIBALDI/Gamma-Rapho

1974 : Jacques Brel largue les amarres

Le 8 février 1974, Jacques Brel s'achète l’Askøy II, un ketch en bois, et obtient son brevet de « capitaine au grand cabotage » le premier juillet de la même année. Il envisage alors de faire le tour du monde... Avec lui : sa fille France et sa compagne Maddly Bamy (rencontrée lors du tournage de L'Aventure c'est l'aventure) ainsi que deux marins. Ces derniers débarquent très vite : "ils vont s'avérer des boulets plus qu'autre chose" explique Fred Hidalgo. 

Cette première tentative nautique tourne court : Jacques Brel s'arrête à Tenerife le 20 octobre à cause d'une violente douleur à la poitrine. Crise cardique ? Embollie pulmonaire ? Les médecins ne savent pas... Jacques et Maddly décident de rentrer. Le 16 novembre, à Genève, les médecins diagnostiquent un cancer du poumon gauche, avec la nécessité impérieuse de procéder à l’ablation dans les meilleurs délais. 

Cinq semaines seulement après l'opération, Jacques Brel se relance dans la traversée de l’Atlantique. Il laisse un mot d'excuse à son chirurgien qui lui avait ordonné de se calmer pendant quelques mois :

Je te jure qu’il est urgent d’être heureux.

En route vers les "îles droit devant" : les îles Marquises

Jacques Brel repart pour une traversée de l'Atlantique : les Antilles (où France, qui s'entend assez mal avec Maddly Bamy, débarque à son tour), le Venezuela, le canal de Panama... et poursuite, le 22 septembre, avec la traversée de l'Océan Pacifique. Et là, ça coince. Fred Hidalgo explique : 

"En général, on fait escale aux Galapagos quand on traverse le Pacifique - sauf qu'à l'époque c'est une dictature militaire et que Jacques Brel et les uniformes, ça fait deux. Il décide de mettre le cap directement sur les premières terres (Les îles Marquises). En gros, il faut compter un mois pour arriver là-bas... Sauf qu'en évitant les Galapagos, Jacques Brel évite aussi les alizés et se retrouve dans ce que les marins appellent "le pot au noir" : il va mettre 54 jours à arriver. 

En plus, il ne sont plus que deux sur le bateau : Maddly qui n'a jamais navigué et lui qui est quand même diminué par son opération. 

Et le bateau est beaucoup trop lourd : 42 tonnes (le  Pen Duick avec lequel Tabarly a remporté la Transat ne pesait que 17 tonnes alors qu'il était plus long de quatre mètres !). 

Jacques Brel arrive complètement harassé, dégoûté du bateau." 

Ecoutez l'arrivée du Grand Jacques sur l'île, reconstituée par Fred Hidalgo et mise en scène dans la fiction radiophonique d'Affaires sensibles, l'émission de Fabrice Drouelle. Dans cette scène, le chanteur vient chercher son courrier  : 

Il ne m'a pas reconnu ! [...] C'est fou ça, on est complètement incognito, c'est ce qu'il nous faut !

1'27

Jacques Brel : "C'est fou ça, on est complètement incognito"

Lui qui était parti pour un tour du monde s’installe aux Marquises. Fred Hidalgo :

Il prend la première maison qu'il trouve mais ça lui convient parfaitement. C'est une case en bois avec un toit de tôle ondulé.

Sur les douze îles des Marquises, six seulement sont habitées. Après les avoir explorées, il s'installe avec Maddly à Hiva Hoa, une île sans commodités - et notamment, sans hôpital.
Sur les douze îles des Marquises, six seulement sont habitées. Après les avoir explorées, il s'installe avec Maddly à Hiva Hoa, une île sans commodités - et notamment, sans hôpital. © AFP / FRILET Patrick / hemis.fr / Hemis

Jacques Brel devient le bon samaritain des Marquisiens. Il se rend compte qu'ils sont complètement oubliés de Tahihi, sur tous les plans : sanitaire, culturel, les infrastructures... Avec son avion, il fait des évacuations sanitaires jusqu'à Papeete, transporte des blessés et des femmes enceintes (bénévolement, bien entendu). Il transporte le courrier, aussi. Et, avec la complicité de Claude Lelouch, il installe un cinéma pour les Marquisiens. 

"Les Marquises", l'album

Jacques Brel a dit qu'il arrêtait les tours de chants - pas la chanson. L'envie d'écrire le reprend. Deux ans jour pour jour après la mort de son grand ami George Pasquier ("Jojo"), il commence son nouvel album : _Les Marquises_

La première chanson qu'il voulait absolument écrire est une chanson hommage à son ami Jojo. Il va mettre six mois à la terminer. Pendant ce temps-là, les autres vont piétiner car il veut absolument finir cette chanson-là...

En gros, il met un an à composer ces nouvelles chansons. Ensuite ça va très vite : l'album est enregistré en seulement trois semaines car Jacques Brel enregistre les chansons en direct avec les musiciens, et la plupart du temps, une seule prise suffit. Néanmoins, il n'enregistre souvent qu'une seule chanson par jour puisqu’il a quand même un poumon en moins.

L'album sort en 1977. Jacques Brel a 48 ans. 

Six mois plus tard, un grand cancérologue de passage à Tahiti diagnostique une récidive du cancer. Il rentre en France en septembre 1978 et subit plusieurs semaines de soin. La tumeur régresse... Jacques Brel meurt, non pas du cancer, mais d'une embolie pulmonaire massive le 9 octobre 1978 à l'âge de 49 ans.

Aller plus loin

ECOUTER | Le Temps d'un bivouac - Jacques Brel ou la course aux rêves

(RE)ECOUTER | L'été passé, France Inter consacrait une série de neuf émissions au Grand Jacques... Le premier épisode (53 mn) est à réécouter ici

(RE)ECOUTER | En 1973, Jacques Brel est au micro de Jacques Chancel dans une Radioscopie. Un beau moment de radio, enregistré quelques mois avant son départ vers d'autres horizons...

LIRE | Jacques Brel, l'aventure commence à l'aurore - Fred Hidalgo (éditions de l'Archipel)

VOIR | Un reportage sur l'Askoy II, le bateau de Jacques Brel :

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