On le connaît pour "Quelque chose noir" et ses participations à l'Oulipo… Jacques Roubaud vient de faire paraître une "autobiographie romanesque" intitulée "Peut-être ou La Nuit de dimanche (Brouillon de prose)". Invité pour l'évoquer au micro de Laure Adler dans "L'Heure bleue", il se souvient...

Jacques Roubaud a rejoint l'Oulipo en 1966. Il est ici photographié trente ans plus tard...
Jacques Roubaud a rejoint l'Oulipo en 1966. Il est ici photographié trente ans plus tard... © Getty / Sophie Bassouls

"Sorti de l’hôpital sur le coup de Noël 2016, bénéficiant de peut-être quelques mois avant d’y revenir, je décidai de m’essayer à l’autobiographie. À mon âge (quatre-vingt-quatre ans), et dans mon état (plutôt précaire), il était temps."

Ainsi débute l'autobiographie de Jacques Roubaud. Au micro de Laure Adler, sur France Inter, l'écrivain reconnaissait : "la situation physique dans laquelle je me trouve fait que ma mémoire est très affectée" - et comme il le souligne avec ironie : pour quelqu'un comme lui, cela relève presque de la maladie professionnelle ! Cette faille explique peut-être aussi le "romanesque" de cette autobiographie : une façon de combler les failles de la mémoire ? 

La littérature potentielle

Jacques Roubaud est un mathématicien et aussi un poète. Deux domaines moins opposés qu'il n'y paraît… Il l'explique au micro de Laure Adler :

La mathématique m'a aidé pour la poésie. Ça m'a donné des pistes pour faire des contraintes, pour organiser les choses poétiques.

C'est donc sans surprise qu'il est invité à rejoindre l'ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo), en 1966, le club fondé par Raymond Queneau et Raymond le Lionnais quelques années auparavant, réunissant des amateurs d'exercice de style littéraire ayant un certain goût pour les mathématiques, le jeu et la plaisanterie. 

La plaisanterie oulipienne peut parfois être poussée très loin... Par exemple, La Disparition de Georges Perec : un roman d'environ 300 pages écrit sans jamais utiliser la lettre "e". Essayez deux minutes, vous constaterez rapidement la difficulté que représente ce challenge, que dis-je, cet exploit… 

Autre exemple : Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau : dix sonnets de quatorze vers mais dont chaque vers est proposé sur une bande de papier indépendante et peut être interverti avec un autre... Il y a donc 100 000 000 000 000 poèmes potentiels. Raymond Queneau précise : « En comptant 45 secondes pour lire un sonnet et 15 secondes pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails). »

"Je me souviens de Georges Perec"

Interrogé par Laure Adler, Jacques Roubaud se souvient de Georges Perec : "Je m'en souviens de deux manières qui ne sont pas totalement indépendantes : les réunions de l'Oulipo, où nous étions tous les deux, et des jeux de mots extraordinaires qu'y faisait Georges, tout à fait stupéfiants. 

Je me souviens que nous avons, ensemble, composé un volume qui est un petit traité pour apprendre le jeu japonais de go. Un intérêt assez important de ce livre [grand succès constamment réédité] : alors qu'il n'est peut être pas excellent en tant que manuel pour apprendre vraiment à jouer le jeu (qui est extrêmement difficile), il est extrêmement intéressant parce qu'il est bourré de jeux de mots..."

Bonus : écoutez Georges Perec lire "Je me souviens"

En 1978, Georges Perec publie Je me souviens, recueil de 480 souvenirs de l'auteur entre 1946 et 1961, des éclats tirés de son quotidien, tous a priori sans grande importance et qui ne suivent pas un thème précis : Georges Perec évoque tour à tour Paris, son métro, les films et chansons de l'époque, tel ou tel lieu parisien... 

Comme il le décrit, ce sont "des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d'un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine de faire partie de l'Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d'État, des alpinistes et des monstres sacrés. Il arrive cependant qu'elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu'on les a cherchées, un soir, entre amis ; c'était une chose qu'on avait apprise à l'école, un champion, un chanteur ou une starlette qui perçait, un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller, un scandale, un slogan, une habitude, une expression, un vêtement ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose d'encore plus mince, d'inessentiel, de tout à fait banal, miraculeusement arraché à son insignifiance, retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie." 

Ecoutez Georges Perec lire un extrait de son livre : 

Je me souviens de l'époque où il fallait plusieurs mois, et jusqu'à plus d'une année d'attente, pour avoir une nouvelle voiture.  

Je me souviens des rubriques "vrai ou faux"", "le saviez-vous", "incroyable mais vrai" dans les journaux des enfants.   

Je me souviens de Jean Bretonnière quand il chantait "Toi, ma petite folie".  

Je me souviens des attractions qu'il y avait au Gaumont Palace.   

Je me souviens aussi du Gaumont Palace.   

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Georges Perec lit un extrait de son livre, "Je me souviens"

Aller plus loin

  • Chaque soir de la semaine, de 20h à 21h, retrouvez Laure Adler pour une heure d'entretien dans L'Heure bleue
  • Les amateurs d'exercice de style littéraire sévissent régulièrement chez nos collègues de France Culture dans l'émission Des Papous dans la tête (émission qui s'est donné comme programme : "Culture sans gaieté n'est que ruine de l'âme". Courrez-y
  • Le livre de Jacques Roubaud, Peut-être ou La Nuit de dimanche (Brouillon de prose) est publié aux éditions du Seuil
  • Et si la littérature potentielle vous intrigue, penchez-vous sur les oeuvres de Georges Perec, Raymond Queneau, Hervé Le Tellier, Italo Calvino...
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