Corruption, damnation, rédemption : trois mots-clés de l’œuvre de James Ellroy. Des personnages sombres et torturés auxquels on s’attache en quelques pages, des villes tentaculaires, qui sont à elles seules des personnages, une Amérique désabusée et l’ombre de sa mère défunte qui colore tous ses romans d’une touche personnelle déchirante… Lire James Ellroy, c’est prendre le risque d’une addiction durable.

Dans l'oeuvre d'Ellroy se détache le Quatuor de Los Angeles : quatre romans, parus de 1987 à 1991 : Le Dahlia Noir, Le Grand Nulle Part, LA Confidential etWhite Jazz . Quatre romans et une ville. Alors qu'un nouveau Quatuor de Los Angeles va bientôt paraître (deux chapitres de Perfidia , le premier opus du nouveau Quatuor qui sera traduit en France en 2015, sont publiés à la suite d'Extorsion chez Rivages), coup de projecteur sur la première série.

Le Dahlia Noir, 1987

Cherchez la femme , Bucky. Souviens-toi de ça.

Le Dahlia Noir couverture 1987
Le Dahlia Noir couverture 1987 © Radio France

Le 15 janvier 1947, dans un terrain vague de L.A. est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de 22 ans : Betty Short, surnommé « Le Dahlia Noir » par un reporter, à cause de son penchant à s'habiller de noir. Le meurtre – non élucidé à ce jour - est resté l’un des plus célèbres des annales du crime aux Etats-Unis.

C'est sans doute le roman le plus personnel d’Ellroy, qu"il dédie à Geneva Hilliker Ellroy (1915-1958), sa mère, retrouvée assassinée quand il avait 10 ans."Mère : 29 ans plus tard, ces pages d’adieux aux lettres de sang” . Dans la postface rédigée en 2006, James Ellroy reconnaît «ma mère me hante au plus profond de moi de manières insondables ». Un pluriel révélateur.

Les premières phrases du livre sont significatives. James Ellroy parle de son héroïne mais les mots pourraient tout aussi bien s'appliquer à sa mère :

Vivante je ne l’ai jamais connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. Elle n’existe pour moi qu’au travers des autres, tant sa mort suscitait de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes __

En 2006, le Dahlia Noir voit (enfin !) le jour au cinéma. James Ellroy avait vendu les droits pour une adaptation dès 1986. A l'origine du projet : le réalisateur David Fincher qui finira par se désister. C'est Brian de Palma qui signe l'adaptation avecJosh Harnett, Mia Kirshner, Scarlett Johansson et Hilary Swank. James Ellroy expliqua pourquoi de Palma était le réalisateur idéal : "Les films de Brian De Palma abordent toujours l'univers de l'obsession. Ils sont rigoureusement et douloureusement formés, aucun monde en dehors n'existe quand on les regarde."

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Le roman donne lieu en novembre 2013 à une adaptation BD :Le Dahlia Noir (Rivages/Casterman/Noir). La première réaction d’Ellroy fut : "Pas question, ça ne m’intéresse pas" , se souvient son ami et éditeur chez Rivages-Noir, François Guérif. Quatre ans de discussions, tractations, échanges plus tard, la BD voit le jour. Au-desus du berceau, trois pères : le scénariste Matz (Alexis Nolent), le réalisateur David Fincher et le dessinateur Miles Hyman.

BONUS > le RDV de France Culture consacré à la BD

Le Grand Nulle Part, 1988

Le Grand Nulle Part, 1988
Le Grand Nulle Part, 1988 © Radio France

> Les orages éclatèrent juste avant minuit, noyant sous leurs averses les coups de klaxon et le tintamarre qui marquaient de leur signal convenu la nouvelle année sur le Strip ; 1950 fit ainsi son entrée à l’annexe du poste de police d’Hollywood Ouest dans une vague de crissements de pneus excités avec, en supplément, l’intervention du fourgon à viande froide.

Le deuxième opus du Quatuor paraît l'année suivante : Le grand nulle part (titre original : The Big Nowhere )

Un procureur, deux enquêteurs – Malcolm Considine et Dudley Smith – et un ancien flic. Réunis par une même ambition dévorante, des démons intérieurs, une ville aux mains de services publics corrompus, de politiciens véreux, de starlettes et de personnages troubles. Le livre, très noir, consacre James Ellroy comme « l’écrivain d’une ville et d’un temps perdu à l’ombre des jeunes femmes assassinées » (Le Nouvel Observateur)

James Ellroy reconnaîtra lui même à la télévision : "J'ai grandi fasciné par le crime qui règne dans cette ville. Il fallait que je le connaisse. Il fallait que je touche ces ténèbres. Et ce sont ces ténèbres que j'utilise quand je recrée l'univers de L.A."

L.A. Confidential, 1990

Repars dans le New Jersey, caïd. Ici, c’est la cité des anges et t’as oublié tes ailes.

LA Confidential, 1990
LA Confidential, 1990 © Radio France

Après le Dahlia Noir et Le grand nulle par t, L.A. Confidential est le 3e volet du Quatuor de Los Angeles . Comme le Dhalia, le livre est dédié à une femme : la sienne cette fois-ci, Mary Doherty Ellroy (dont il se sépara quelques temps plus tard) et a comme exergue une citation de Steve Erickson « Une gloire qui coûte tout et ne signifie rien ».

21 février 1950. Motel en fer à cheval, abandonné, au pied des collines de San Berdoo. Buzz Meeks était passé à la réception avec 94 000 dollars, 18 livres d’héroïne presque pure, un fusil à pompe calibre 10, un 38 spécial, un 45 automatique, et un cran d’arrêt qu’il avait racheté à un pachuco, à la frontière.

Comme dans Le grand nulle part , le roman suit trois policiers à Los Angeles dans les années cinquante. Ed Exley veut la gloire. Hanté par la réussite de son « incorruptible » père, il est prêt à tout pour l’éclipser. Bud White a vu son père tuer sa mère. Ça n’est pas un flic en colère mais un homme en colère qui porte un insigne. « Poubelle » Jack Vincennes terrorise les stars de cinéma pour le compte d'un tabloïd.

Le roman est adapté au cinéma en 1997 par Curtis Hanson avec Kevin Spacey, Russel Crowe et Kim Basinger . Le film lui vaudra l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle.

La ville de Los Angeles a eu – tel un personnage à elle seule – un rôle déterminant dans l’histoire du film.

Curtis Hanson : « J'ai passé ma vie dans divers quartiers de Los Angeles, et c'est mon amour pour cette ville fascinante qui m'a attiré vers l'oeuvre d'Ellroy. J'entends en elle la voix authentique de L.A. : lucide et tourmentée, perverse, optimiste et drôle. »

Du livre au film... James Ellroy le raconte - plus ellronien que jamais - avec l'humour et le caractère grincheux dont il a construit son propre personnage au cours d'une interview à la BBC :

White Jazz, 1991

White Jazz est dédié à sa femme Helen Knode, journaliste et écrivain, auteur en 2003 de The terminus Hollywood ). Le couple se sépara en 2006.

White Jazz, 1991
White Jazz, 1991 © Radio France

Tout ce qui me reste, c’est la volonté de me souvenir. Temps aboli, rêves de fièvre – je m’éveille dans un sentiment d’attente, j’ai peur d’oublier. La femme reste toujours jeune, et c’est aux photographies qu’elle le doit.

On retrouve dans ce roman qui se situe à la fin des années 50 deux personnages deL.A. Confidential et leurs rapports houleux au sein du LAPD : Ed Exley et l’irlandais Dudley Smith.

Exley cherche à éliminer un candidat de la course aux élections municipales. Dudley Smith est chargé d’une enquête sur un vol de fourrure pour un montant de 2 millions de dollars.

White Jazz marque une rupture dans le style d’Ellroy. Au début des années 90, Ellroy écrivit de façon de plus en plus épurée. Sujet – verbe – complément jusqu’àWhite Jazz où certaines phrases ne sont que des mots :

La chambre passée au crible – vide, zéro, rien. La 19 – retourne-la de fond en comble, deux fois de suite, butin du placard : un calcif emmêlé de bande magnétique en bonine. Fuite paniquée confirmée. Mamie, Jésus, hurlements dehors. En avant, tu te franchis l’obstacle, bouscule vitesse grand V.

Ellroy expliqua que ce style permettait de « redéfinir le langage car c'est la seule façon de décrire l'extrême violence de la narration ».

A Vogue, qui lui demandait s'il est heureux à L.A. où il vit de nouveau depuis 2006, James Ellroy répond :

Oui. Heureux comme un tigre

A LIRE > Extorsion (Payot Rivages)

A ECOUTER > James Ellroy est l’invité de Clara Dupont-Monod mardi 8 avril à l’occasion de la sortie d’Extorsion (Rivages / Thriller).

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