Qu'est-ce que l'aventure ? Qu'apporte la montagne à l'écrivain ? À l'occasion d’un entretien au long cours avec Daniel Fiévet dans l’émission "Le Temps d’un Bivouac", l’écrivain Jean-Christophe Rufin nous emmène des méandres de la diplomatie sénégalaise à l’introspection, aux parois abruptes des Alpes.

Jean-Christophe Rufin à Saint-Nicolas de Veroce
Jean-Christophe Rufin à Saint-Nicolas de Veroce © Maxppp / Grégory YETCHMENIZA

Jean-Christophe Ruffin a commencé à parcourir le monde avant de prendre la plume pour écrire les livres qui lui ont valu d'entrer à l'Académie française. Mais pas question pour lui de s'assoupir sous les honneurs et les dorures. Le corps sain et l'œil pétillant de curiosité en témoignent. L'envie d'aller voir ailleurs, d'éprouver le terrain et de rencontrer les autres ne l'ont jamais quitté.

Le métier d’écrivain et de diplomate

Daniel Fiévet : Lorsque vous avez reçu le prix Goncourt en 2001, n'avez-vous pas pensé devenir écrivain à plein temps ? 

Jean-Christophe Rufin : "Cela ne m'intéressait pas parce que dans mes livres, il y a la vie, et si je ne vis plus, il n'y aura plus rien. 

DF : En 2007, Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, vous appelle et vous propose de devenir ambassadeur au Sénégal. 

JCR : "Cela m'a surpris. Je lui ai demandé combien de temps j'avais pour réfléchir. Il m’a donné dix minutes ! Donc je me suis jeté à l'eau. Il y avait de la part du nouveau Président un désir, qui n’a pas duré très longtemps, de rompre avec la Françafrique. Donc, j'ai accepté ma mission comme un défi. Je ne l'ai pas regretté mais c'était un engagement lourd : il fallait beaucoup travailler pour maîtriser les dossiers. Mais j’ai fait le job !"

Jean-Christophe Rufin en 2017
Jean-Christophe Rufin en 2017 © AFP / Lian HONG / Opale / Leemage

DF : En 2010, vous quittez donc l'ambassade du Sénégal et vous vous lancez peu de temps après dans une aventure plus solitaire, plus personnelle. Vous allez suivre l'un des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

JCR : "La vie diplomatique dans une grande résidence avec beaucoup de visites, et du protocole, c'est très bien. Mais il faut apprendre à vivre sans ! 

Quand vous n’avez plus vos cuisiniers ou vos chauffeurs, il ne faut pas se sentir abandonné ou malheureux. Il faut se dire qu’au contraire, on est libre. 

Lorsqu’on a tout acquis, ou en tout cas beaucoup de choses, il est essentiel d'arriver à s'en passer. Cette marche était pour moi le moyen d'approfondir cette idée de dépouillement total (identitaire et matériel). Le pèlerin, finalement, n'est rien d'autre que lui-même, ce qui est déjà beaucoup, quand on apprend à découvrir qui on est." 

DF : Vous parlez de ce parcours de 800 km à pied sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle comme d'une clochardisation. 

"Ma position sociale s’est très vite envolée sur le chemin, en bivouaquant. 

Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle est initiatique. Toutes les initiations, depuis la plus haute Antiquité, passent par le corps. L’initiation est une transformation de l'esprit par un mouvement du corps. Vous pouvez lire tous les bouquins possibles sur Compostelle, ce n'est pas la même chose que d'y être allé en mettant un pied devant l'autre." 

DF : À la fin de votre livre, vous dites que vous y retournerez.

JCR : "Ce livre m’a pris beaucoup de temps après sa publication. Je suis allé parler de ce pèlerinage partout dans le Monde. C'était incroyable d’animer une conférence sur Saint-Jacques-de-Compostelle à Pékin, devant une salle pleine. J'ai été le pèlerin de mon propre livre sur moi ! Et c'est vrai que ça m'a un peu empêché de repartir."

Le Cap Finisterre est l'un des points les plus septentrionals de l'Espagne et de l'Europe. Il est la destination finale pour de nombreux pelerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le Cap Finisterre est l'un des points les plus septentrionals de l'Espagne et de l'Europe. Il est la destination finale pour de nombreux pelerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. © Maxppp / SIMON DAVAL

La montagne inspirante

DF : Vous êtes d'accord : le Mont-Blanc, ça se gagne la veille ? 

JCR : "Oui, même plus tôt que la veille. Ça se gagne des semaines à l’avance : il ne faut pas débarquer de Lyon, de Paris, sans s’acclimater." 

DF : Vous n'êtes pas originaire d'une région de montagne. Aujourd'hui, vous y passez la plupart de votre temps.

JCR : "Oui, j'ai attrapé le virus de la montagne à 18 ans. J’ai commencé par la randonnée, puis ensuite, j'ai voulu connaître les techniques d'escalade. Je les ai apprises, puis me suis passionné pour l'alpinisme. Dès que j'ai eu les moyens, notamment avec le Goncourt, je me suis acheté une maison à Saint-Gervais, dans notre vallée du Mont-Blanc. De la maison, on peut voir le refuge du Goûter et la nuit, les lumières des frontales des alpinistes qui grimpent au Mont-Blanc. 

La montage est un endroit qui m'inspire énormément parce qu’il est hors du temps. 

Vous n'y êtes pas heurtés par le présent. Le présent n'est pas là. Vous pouvez tout imaginer. Le réel autour de vous ne vous contredit pas. De chez moi, la vue était la même il y a 100 ans. À part les glaciers qui ont fondu.

J'ai toujours vu la montagne comme un lieu de grands horizons. On monte pour voir plus loin. Mais un jour, un ami m'a dit que la montagne était le lieu où l’on s'enferme. Pour moi, cela reste le lieu où le regard butte sur les lointains. 

J’aime de plus en plus la montagne vivante, la moyenne montagne, avec des vaches, des chalets et des gens  qui y vivent. Malheureusement, cette vie de montagne se raréfie." 

DF : Qu'est-ce qu'être un aventurier pour vous ? 

JCR : "L'aventure, c'est se mettre à l'épreuve, ne pas rester dans sa zone de confort. C'est accepter d'avoir une pratique qui ne soit pas celle tracée devant vous.

Pour moi l’aventure a été l'humanitaire. De jeunes médecins viennent me voir aujourd'hui en disant qu’ils voudraient faire pareil. Or, ce n'est pas possible : l'aventure dépend d'une époque. Quel sera pour eux le domaine de l'aventure ? Je n’en sais rien. 

Mais le préalable, c'est de ne pas faire ce qu'on attend de vous. Je pense que l'aventure est une disposition intellectuelle à la rébellion. Pour moi, dès qu'elle devient organisée, institutionnelle, dès qu'elle n'est pas le fruit d'une révolte profonde, elle est un peu suspecte à mes yeux."