L’écrivain-médecin-voyageur publie le troisième volet des aventures d’Aurel Timescu : "Le Flambeur de la Caspienne". L’occasion d’un entretien au long cours avec Daniel Fiévet dans l’émission "Le Temps d’un Bivouac". Jean-Christophe Rufin évoque ses débuts de médecin et ses rencontres déterminantes.

Jean-Christophe Rufin au Livre sur la place à Nancy en septembre 2020
Jean-Christophe Rufin au Livre sur la place à Nancy en septembre 2020 © Maxppp / Alexandre MARCHI

Des bords de la Caspienne au Brésil ou à la Tunisie, Jean-Christophe Rufin nous emmène en voyage.

Daniel Fiévet : « Aurel Timescu, le petit consul, quelque part entre Pierre Richard et l'inspecteur Columbo, est cette fois-ci en poste à Bakou en Azerbaïdjan. Pourquoi ? 

Jean-Christophe Rufin : "Mon héros est un homme à la carrière un peu difficile. Il a souvent été envoyé dans des lieux qui ne lui plaisaient pas. Là, Bakou est une ville splendide en trois parties. 

La forteresse turque est la ville traditionnelle qui a sans doute longtemps été assoupie. C'est celle qu'Alexandre Dumas a visitée quand il a parcouru le Caucase, au XIXe siècle. À l'époque, le « naphte », le pétrole, affleurait partout. C’était le pays des adorateurs du soleil et du feu. 

Dans ses mémoires, Alexandre Dumas relate qu’un batelier jette une torche dans la mer et qu’elle s'enflamme parce que le pétrole était partout, mais on n'en faisait rien. Au XIXe siècle, le boom pétrolier industriel survient et le pays devient très riche. Comme ils ne savent pas quoi faire de cet argent ils se font construire Paris. 

C’est la deuxième partie de la ville : "le petit Paris" qui ressemble à notre capitale, avec le même style haussmannien, les mêmes rues, les mêmes immeubles en pierre blanche avec des balcons en fer forgé. 

La troisième ville est la ville soviétique actuelle avec de grands immeubles. On sent le pétrole, on sent qu'il y a de la richesse, mais en même temps, ce n'est pas Dubaï. Ils ne sont pas devenus fous. Ils sont juste riches.

DF : Le repérage des lieux est-il une habitude pour écrire vos romans ? 

JCR : "Les choses se font dans l'autre sens. Souvent je voyage par utilité, parce que l'on m'y m'envoie pour des raisons diplomatiques ou parce que j'ai dirigé des organisations humanitaires qui m'ont amené sur un certain nombre de terrains. 

La motivation du voyage, c'est l'action. Et à travers elle, il y a l'observation. On voit des choses que l’on emmagasine sans même s’en rendre compte, des souvenirs, des images que l’on restitue ensuite."

Vieille ville de Bakou
Vieille ville de Bakou © Getty / Emad aljumah

Un médecin venu aux voyages grâce à son service militaire en Tunisie

DF : Vous êtes un neurologue, quel a été votre premier voyage ? 

JCR : "J’étais coopérant pendant mon service. Les militaires sont très organisés mais, parfois, ils se trompent. 

On raconte que Joseph Kessel avait écrit sur sa fiche « journaliste » mais l’adjudant qui l’a reçu a lu « journalier ». L’écrivain s’est retrouvé à casser des cailloux pendant six mois ! 

Je n'ai pas eu ces déboires-là, mais c'est un peu la même chose. J’étais neurologue, mais je me suis retrouvé dans une maternité en Tunisie ! Pratiquer des accouchements pendant mon service militaire, n'était pas prévu au programme mais cela m’a fait découvrir notre monde par l'arrière-salle de la Tunisie. Loin des hôtels de la côte, je recevais des femmes qui venaient de Kairouan à dos de mulet pour accoucher. C’était la Tunisie profonde et c'était passionnant."

DF : C'est la rencontre de l'autre qui vous a plu dans ces voyages, ce qui a fait qu’après cette première expérience, vous vous êtes engagé dans l'humanitaire ? 

JCR : "J’imaginais que la médecine était comme mon grand-père l’exerçait, ou comme Rabelais, devenu médecin parce qu’il était un grand humaniste et un lettré. C’était pour moi une discipline littéraire, ce qu'elle n'est plus, et comme une discipline d'engagement qui vous mettait en contact avec la réalité, notamment pendant les guerres. 

J’ai fait mes études. Je suis arrivé à l’hôpital. Cela avait changé. La médecine était devenue très technique, très scientifique. Tant mieux, d’ailleurs : quand je suis malade, je préfère voir un scientifique qu’un poète ! 

Cette expérience de maternité tunisienne m’a permis de toucher du doigt ce que je cherchais : une médecine en contact avec d'autres cultures, d'autres mondes, une sorte de médecine totale." 

DF : Vous êtes ensuite allé en Érythrée.

JCR : "Oui, je suis parti avec MSF. A cause des bombardements, les maquis n'étaient pas accessibles de jour. Je me souviens avoir dû me cacher pendant toute une journée avant que l’on vienne nous chercher pendant la nuit. L’Éthiopie est comme une île montagneuse, au milieu du désert très chaud. Je suis donc passé de Kassala, un véritable four, au plateau d'Érythrée, sans rien voir. Au petit matin, je me suis retrouvé dans cet autre étage du monde : on avait l'impression de se retrouver contre les nuages sur ces hautes terres. Cette expérience a été un choc complet pour moi. 

Ce premier pays dans lequel j'ai été amené à aller est devenu pour moi le lieu de l'ailleurs."

Paysage de montagne en Erythrée
Paysage de montagne en Erythrée © Getty / sergey Mayorov / 500px

L'humanitaire lui fait découvrir le monde

DF : Depuis vous n’avez fait que vous rendre dans des lieux en guerre ou de famine.

JCR : "Ce n'était pas un goût particulier pour ça. Simplement, nous étions à la fin du vingtième siècle, à la fin de la guerre froide, mais elle n'est pas terminée. Les deux grandes puissances se partageaient encore le monde, l'Est et l'Ouest. 

Seules des organisations comme les nôtres étaient libres, indépendantes, et pouvaient aller partout. Comme les guerres très meurtrières, où les populations civiles souffraient beaucoup, se multipliaient, nous bougions beaucoup.

DF : Sur le terrain, vous avez appris à éviter les pièges, à ne pas être récupérés par les forces en présence. De cette expérience, vous avez tirés un essai : Le Piège humanitaire.

Dans les années 1970/1980, l'Europe n'avait pas vraiment d'organisations humanitaires. Sans expérience, elles tombaient dans des pièges. Vous pensez être applaudis pour l’aide que vous apportez, mais ce n’est pas si simple. Vous pouviez vous retrouver face à quelqu'un qui demande que vous lui remettiez ce que vous apportez. Et vous ne savez pas si c’est une victime, ou un bourreau. 

Il a fallu apprendre à arriver à être neutre, et aider les victimes. 

Pour cela, il fallait comprendre la situation dans laquelle on se trouvait suivant les pays et être lucide politiquement. Cela m'a passionné."

DF : Vous recevez le Prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil qui se déroule à la Renaissance. Les Français organisent une expédition vers le Brésil, terre encore largement méconnue à l'époque. On suit le parcours de deux enfants qui vont embarquer malgré eux dans cette expédition. Qu'est-ce qui vous a donné l'envie et l'idée d'écrire ce livre ? 

JCR : "J’avais eu la chance d’être attaché culturel et de coopération au Brésil. J'ai beaucoup aimé ce pays dont j’ai appris la langue. J'allais souvent à Rio. En plissant les yeux, on oublie les favelas. On ne voit plus que cette baie de Guanabara qui est absolument spectaculaire. Je m’interrogeais sur ce que penserait un Européen de la Renaissance qui arriverait ici.

Ce lieu n'était pas vide du tout. Je m’en suis rendu compte, en tirant ce fil, que c'était extrêmement riche : il y avait des Indiens, les Portugais, et d’autres… 

Autour de cette baie, une partie fondamentale de notre histoire philosophique, avec le mythe du bon sauvage, s’est écrite. Le secrétaire de Montaigne était un rescapé de cette expédition et il lui avait soufflé cette idée. 

Et ça a été un basculement complet. Jusque-là, pour les Européens, les Indiens étaient des sauvages. Et Montaigne s’écrie :« Et s’ils étaient moins barbares que nous ? »

DF : Cette idée de rencontre avec les autres vous passionne ? 

JCR : "Rouge Brésil est une rencontre à plusieurs dimensions. C'est une rencontre avec les autres, en particulier les Indiens, qu'on ne comprend pas, qu'on ne connaît pas et que l’on va apprendre à découvrir. Mais c'est une rencontre aussi avec soi-même, parce que les Français, finalement, vont se diviser sur ce morceau de terre. 

Il y a une sorte de choc, au moment de la rencontre avec les autres, qui fait éclater vos certitudes, et vos croyances. 

C'est le fil conducteur de tous mes livres. Cette rencontre peut se faire entre des groupes comme dans Rouge Brésil, mais cela peut-être entre des personnes avec une rencontre amoureuse avec des gens qui viennent de continents et de cultures différentes. Cela peut même être dans une seule personne. J'avais écrit Katiba, où l'héroïne était partagée en elle-même, entre deux cultures." 

DF : Ce choc de la rencontre, est-ce ce qui vous fait voyager ?  

JCR : "Oui, je suis moi-même le fruit de cela : je suis profondément enraciné. Je suis né dans le Berry, dans une famille française « de toute éternité ». Avec les études que j'avais faites, j’étais programmé pour être professeur de médecine. J'aurais pu rester toute ma vie dans un couloir d'hôpital. Mais à l'occasion de rencontres, un éclatement s’est opéré. Ces moments de collision avec d'autres mondes sont ce qui a été le plus riche chez moi."