La comédienne était l'invitée d'Augustin Trapenard dans Boomerang. Pour sa carte blanche, elle a lu un texte émouvant sur la Culture durement frappée par la crise sanitaire. En colère et attristée, elle montre le cynisme caché derrière les mots prononcés par les hommes politiques au sujet de ce secteur.

Jeanne Balibar dénonce dans sa carte blanche le cynisme des propos tenus sur la Culture, secteur très touché par le confinement. Ici, avant la cérémonie des Cesar en janvier 2020 à Paris/
Jeanne Balibar dénonce dans sa carte blanche le cynisme des propos tenus sur la Culture, secteur très touché par le confinement. Ici, avant la cérémonie des Cesar en janvier 2020 à Paris/ © Getty / Stephane Cardinale - Corbis

"Les mots sont des mots et les baisers sont des baisers", dit Camille à Perdican dans On ne badine pas avec l'amour. 

Cette phrase, on l'entendait souvent dans les cours de théâtre, elle me fascinait. Espoirs de baisers, qu'ils soient des vrais baisers, sans doute espoir de mots, qui soient la promesse d'un amour vrai, d'un avenir dans l'art, d'une vraie vie.

Aujourd'hui, j'entends Assa Traoré dire en réaction aux propos du président de la République : 

Ce sont des mots, nous voulons des actes, pas des mots.

Et je songe à ce gouvernement avec qui, quand les mots sont des mots, cela ne désigne pas une promesse, mais une trahison. 

Je songe à ce monsieur cynique dans son fauteuil ministériel qui, après les manifestations, tapote : "La violence, n'a pas sa place en démocratie. Rien ne justifie les débordements survenus ce soir à Paris", qui fait comme si la violence était du côté de ceux qui la dénoncent pacifiquement, qui semble jouir de vider les mots de leur signification. 

Je songe à cette jouissance pratiquée à plusieurs, car ce monsieur cynique, c'est aussi celui qui est assis dans son fauteuil ministériel, rue de Valois, et qui photographie les colonnes de Buren sous ses fenêtres. La place est vide, le ciel est bleu. Le cliché lui plaît. Pourquoi se priverait-il du plaisir de le poster sur Instagram, assorti de la légende : "Le palais royal, son jardin, ses colonnes de Buren, un lieu magique chargé d'histoire qui reprend vie au cœur de Paris" ? 

Ce monsieur cynique-là qualifie de "lieu magique" son ministère où aucun travail n'aboutit, aucune vision n'est déployée.

Ce monsieur cynique-là sait bien que sans un plan d'ensemble chiffré, c'est l'amputation annoncée pour l'art chargé d'histoire dans notre pays. 

Il se le laisse assez dire par les tribunes qui se succèdent et dans lesquelles chaque secteur de la vie culturelle vient tour-à-tour expliciter l'urgence. 

Mais c'est un monsieur cynique. Alors, il calcule que c'est précisément la fragmentation qui va lui permettre de laisser les gens parler dans le vide. Et il prépare son tour de passe-passe.

Faire croire qu'il a obtenu 1,3 milliard pour la culture quand il ne s'agit que de 400 millions à saupoudrer ici ou là.

Et comme c'est un homme cynique, il se paie le luxe de poster la photo de l'entrée de son ministère, entièrement déserte. Plus mort, on ne fait pas, avec la légende : "Ça reprend vie". Il paraît que c'est excitant de faire de la provocation pour ce monsieur cynique.

Sans doute, la partage-t-il cette excitation avec ce monsieur cynique ébouriffé, assis à sa gauche, à la table d'un simulacre de consultation en bras de chemise, qui se conclura par : 

"C'était très émouvant, Catherine et Nora, allons chercher du jambon et du fromage". 

Ce monsieur cynique là aussi, a bien fait ses calculs. Il a calculé qu'on y verrait que du feu qu'en fournissant aux réseaux sociaux une punchline sur un tigre et une autre sur un sandwich, il détournerait l'attention de l'indigence des annonces et de son silence criminel sur le sort des intérimaires. Ce qu'on y a vu, c'est l'absence de sensibilité, d'un horizon, d'un espoir, d'hypothèses philosophiques. 

Mais ce monsieur cynique qui est assis dans son fauteuil présidentiel s'en moque éperdument. Depuis trois ans, c'est ce même procédé dont il paraît tirer jouissance. 

Faire semblant d'écouter, faire semblant d'être dans une agora où il revêtirait, comme dans du mauvais théâtre, des mimiques de scènes de genre, costumes de mimiques spéciales gilet jaune, spéciales Equipe de France, spéciales monde de la culture. 

Revêtir ses costumes et puis recourir à une formule en vidant de son sens concret. Et puis ne rien faire.

Si ce n'est laisser le champ libre à la destruction de ce qui est notre bien commun, que tous ces messieurs cyniques prennent leurs jouissances où ils veulent. Ce n'est pas mes oignons.

Mais dans ma fréquentation des arts, j'ai appris que le cynisme et la mort de toute qualité et que vider une phrase de son sens concret, c'est se condamner à être mauvais. 

Si on ne pense pas à un vrai petit chat qui est vraiment mort quand on dit "le petit chat est mort", ce qu'on fait, ça ne vaut rien. 

Si on dit "je ne laisserai personne au bord de la route" et qu'on abandonne 2,2 millions de personnes à l'aide alimentaire, on est juste un cynique qui veut faire carrière. 

Si on dit, "la Santé doit sortir de la loi du marché" et qu'on fait semblant de s'occuper de l'hôpital public. 

Pareil. Si on dit : "la Culture, on y va, on s'engage et que l'on ne fait rien. C'est encore pareil."

J'ai aussi appris que le public sait faire la différence. 

Oui, que tous ces messieurs cyniques prennent leurs jouissances où ils veulent pour être des tartuffes, ils n'en sont pas moins hommes et ils ont leurs démons, c'est bien normal. Mais qu'ils ne détruisent pas les êtres humains qui ne sont pas comme eux, et qu'ils ne détruisent pas les lieux où l'on peut, comme dit Ariane Mnouchkine : "révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes, ensuite transformer pour que la beauté transfigurante nous aide à connaître et à supporter la condition humaine". 

Et supporter ne veut pas dire subir, ni se résigner."

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Carte blanche Jeanne Balibar

Par France Inter
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