Le journaliste dessinateur américain (Gaza 1956, Palestine, Goradze…), habitué des conflits, publie « Payer la terre », un superbe reportage dessiné, instructif et passionnant sur l’acculturation et la dépossession des Dénés (groupe de Premières nations du Nord-Ouest canadien).

Détail de la couverture de "Payer la terre" de Joe Sacco
Détail de la couverture de "Payer la terre" de Joe Sacco © Futuropolis XXI

Et si la colonisation, était un conflit aux prolongations nombreuses, profondes et destructrices ? Jusque dans les années 1990, cent cinquante mille enfants des Dénés (Indiens faisant partie du groupe de Premières nations du Nord-Ouest canadien) ont été enlevés à leurs parents pour être éduqués dans des institutions religieuses. On les nommait par un numéro, et on leur inculquait l’anglais, la religion et les valeurs occidentales. Cette pratique les privait de leur culture et en faisait des êtres coupés de leurs racines, incapables de communiquer avec leurs proches une fois rentrés chez eux. 

Par ailleurs pour mieux exploiter leurs terres (gaz, fracturation hydraulique)… On leur a spoliées contre quelques dollars. Privés de leur territoire et de leur culture, les Dénés sont un peuple : beaucoup meurent d’alcoolisme et les abus d’enfants sont légions. Mais tout n’est pas noir : une commission officielle canadienne a reconnu les erreurs gouvernementales et des jeunes reviennent près des anciens pour réapprendre des pratiques ancestrales.

Joe Sacco s’est intéressé aux Indiens à travers un personnage, Paul Andrew. Il est le fil rouge de ce reportage au milieu de multiples interventions, fruits de ses rencontres, et des témoignages recueillis. De tous ces points de vue ressort un tableau précis de la situation. Joe Sacco se représente au milieu de ses dessins foisonnants en train d’enquêter pour que l’on puisse mieux s’identifier. C’est passionnant, et le propos sur la colonisation, et ses conséquences, universel. 

Rencontre avec Joe Sacco

Détail d'une planche de Payer la terre de Joe Sacco
Détail d'une planche de Payer la terre de Joe Sacco / Futuropolis XXI

France Inter : "Vous, le dessinateur spécialisé dans la guerre, comment en êtes-vous venus à vous intéresser au colonialisme dans Payer la terre ?" 

JOE SACCO : "Je voulais m'éloigner de la guerre. Mais on ne peut pas toujours éviter les conflits… « Payer la terre », est un livre sur le colonialisme et sa brutalité. Souvent, quand nous pensons colonisation des Indiens, nous avons en tête les massacres de la cavalerie américaine comme ceux de George Custer. 

Mais au Canada, les peuples autochtones ont été brutalisés par le système d'éducation. Le lieu où vous envoyez vos enfants pour qu’ils apprennent, le dernier endroit où vous pensez qu’ils sont en danger. Les autochtones ont été violentés par l’école : ils ont été retirés de leur communauté, on leur a fait sentir qu'ils étaient inférieurs, et ils ont subi des violences physiques, psychologiques et sexuelles. Le but était de les couper de qui ils étaient. 

Cela n'a pas été sans conséquence. De retour chez eux, ils ne parlaient plus la langue, et n’avaient plus les connaissances pour se débrouiller dans la nature… Un tel traumatisme qui se déroule au fil des générations se transmet. Le colonialisme ne prend pas fin quand les gens réalisent que c’était une erreur, que le pays s’excuse et verse de l’argent. 

Détail d'une planche de "Payer la terre" de Joe Sacco
Détail d'une planche de "Payer la terre" de Joe Sacco / Futuropolis XXI

Comment les Dénés vivent-ils aujourd’hui ?

Aujourd’hui comme les Dénés ont été forcés de quitter la terre, ils n’en vivent plus. Les seuls emplois possibles sont l’extraction de ressources ou les emplois publics. Ils perçoivent parfois le chômage, ce qui, n'est pas sain pour des personnes si autonomes…

Les Dénés ont perdu beaucoup de leur capacité à utiliser les ressources naturelles. Mais des jeunes reviennent chez eux et se tournent vers les personnes âgées pour qu’elles leur transmettent leur savoir. Ils sont critiques sur la société occidentale et essayent de retrouver ce qui les fait se sentir « entiers ». Les Dénés sont résilients. 

Pourquoi pensez-vous qu’on en sache aussi peu en Europe sur ce sujet ?  

En Europe, mais aux États-Unis aussi, nous ne savons pas grand-chose sur ces peuples issus des Premières nations. Si les Canadiens sont davantage informés, c’est grâce à la commission Vérité et réconciliation à laquelle les gens ont raconté ce qui s'était passé dans les pensionnats. Le Canada a fait quelques avancées pour comprendre. Mais cela reste une façon occidentale de voir les choses : génocide aujourd’hui, vérité et réconciliation plus tard…

En fait, on ne connait pas l’histoire des pays. Que sait-on du Canada lorsqu’on voyage en touriste poli ? Mais il a une histoire sombre derrière. Comme ici, en France avec l’Algérie ou l’Indochine : les Français ont-ils résolu les problèmes liés à leur colonisation ? Ils s'en occupent un peu parce que des migrants arrivent ici.

La priorité c’est de comprendre l’histoire. Au moins les Canadiens vont dans ce sens. Cela ne signifie pas qu'ils résolvent tout mais ils reconnaissent certaines responsabilités dans la situation d’aujourd’hui.

Qu’espérez-vous de la lecture de ce livre ici ? 

J'espère que les lecteurs européens comprendront les Dénés, ces personnes à la cosmologie et à la compréhension très différente de la nature. En Occident, nous parlons d'écologie et d'environnement. Mais nous considérons la terre comme une propriété : qu’elle doit être sondée de façon quasi mathématique, découpée en parcelles et vendue.

Les peuples autochtones ont une façon très différente de penser. Pour eux, la terre, c'est leur vie. Ils n’en parlent pas en termes de propriété. Les Dénés des Territoires du Nord-Ouest canadien, disent : 

Nous n'avons jamais cédé nos terres parce que nous ne les avons jamais possédées. C’est nous qui appartenons à la terre. 

Et ils ont cette belle expression : « en payant la terre », ce qui signifie que quand vous allez sur la terre, vous devez lui donner un cadeau. Ils font savoir à la nature qu'ils sont là. Ils l’honorent, puis ils font ce qu'ils ont à faire en tant que chasseur. 

En Occident quand nous pensons à la terre, nous ne pensons pas à la payer, mais à la prendre, voire qu’elle nous paye. En anglais, nous parlons « d'extraction de ressources ». Le mot même d’extraction est violent. Comme quand si vous êtiez dans le fauteuil d'un dentiste et que l’on vous retire quelque chose. C'est une façon si différente de penser la terre.

J'aimerais que les lecteurs de ce livre réfléchissent à la société occidentale et à ce que nous pouvons apprendre de la façon de penser des peuples autochtones. »

Comment j'ai dessiné Payer la terre, la leçon de dessin de Joe sacco

Payer la terre de Joe Sacco  est publié par Futuropolis et XXI

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