Brexit, Russie et badminton, comme métaphore de l’espionnage, descriptions au cordeau et un humour exceptionnel… Il semble qu'à 88 ans, l'écrivain John Le Carré, n'ait rien perdu de sa jeunesse et de son talent. Les critiques du Masques sont très enthousiastes sur son vingt-cinquième livre.

Détail de la couverture de "Retour de service" de John le Carré
Détail de la couverture de "Retour de service" de John le Carré © Le Seuil

Avec Patricia Martin (France Inter), Olivia de Lamberterie (Elle), Jean-Claude Raspiengeas (La Croix), Arnaud Viviant (Transfuge) et Jérôme Garcin (Le Masque et la Plume, L’Obs)

Présentation du livre par Jérôme Garcin : 

"Retour de Service est le vingt-cinquième roman de John Le Carré. L’écrivain de quatre-vingt huit ans, ex-espion de Sa Majesté, reprend du service, comme son héros et narrateur de 47 ans.

En 2018, après un long séjour à Moscou, Nat, vétéran des services de renseignement britanniques est de retour à Londres. On lui confie une dernière mission : diriger « Le refuge », une sous-station du département « Russie » où végète une poignée d'espions. Tous sont à la ramasse, sauf une, la brillante Florence, qui surveille de près un oligarque ukrainien. Joueur de badminton, Nat affronte, et c’est très important, chaque lundi, le jeune Ed qui est contre le Brexit : 

Ce merdier incroyable mené par un ministre con comme un goret.

Ed est aussi contre Trump et contre Poutine, on voit qu'il a l'esprit large ! Ed entraîne Nat dans un piège infernal."

Arnaud Viviant : "Du grand art"

"C’est vraiment du grand art. À 88 ans, John Le Carré écrit comme un jeune homme, avec les idées d’un jeune homme. C'est beau et en même temps, la manière dont il décrit ce couple démontre sa maturité.  Le narrateur a passé toute sa carrière à l'étranger. Il n’a jamais vu sa femme. Il revient en Angleterre et la retrouve. Elle, dont le nom en français veut dire vérité, est avocate en lutte contre l'industrie pharmaceutique. 

L'humour de John Le Carré est fabuleux. Le narrateur dit de son épouse, c'est une bobo. Il précise « une bourgeoise-bolchevik ». Je me présente maintenant tout le temps de cette même façon.

Je trouve Retour de Service juste parfait : tout est merveilleux et drôle. 

Le Brexit fait du bien à la littérature anglaise de toute évidence. Il donne aux auteurs anglais des idées prodigieuses. Ici, c'est un véritable plaidoyer pour le « Remain »"

Patricia Martin : "Hypnotique et drôle"

"C''est un roman hypnotique. John Le Carré n'est jamais là où on l'attend.  Dans Retour de Service, il y a des méandres inattendus, sans arrêt. 

J’ai adoré les parties de badminton. Dans les remerciements, à la fin, John le Carré précise que son fils lui a fourni de précieux conseils. C'est très vivant, c'est précis. 

C'est très complexe. Si on peut suivre l'intrigue jusqu'au bout… mais en même temps, c'est à chaque fois précis, comme un tir d'arbalète. 

Il y un passage tellement drôle. À un moment, les parents se disent qu’ils doivent dire à leur fille que son père est espion. J'ai aimé la réponse de la fille :

Voyons si j'ai bien saisi, pour l'amour d'un pays au sujet duquel tu as de grosses réserves, voire de très grosses, tu persuades des ressortissants d'autres pays de trahir leur propre pays. Tout ça, parce que, eux, n'ont pas les mêmes réserves que toi sur ton pays, alors qu'ils en ont sur le leur. C'est bien ça ?

Cette scène se passe sur un télésiège et à chaque fois, qu’elle passe, il lui dit : « J'ai un truc à te dire ». Elle lui répond : « Je suis un enfant illégitime ? » - « Non, je suis un espion… » Et à chaque remontée, elle lui repose une question : « Est-ce que tu as déjà tué quelqu'un ? Cette scène, elle est extraordinaire. On la voit. 

L'instant est d’autant plus savoureux que la fille considère son père comme un minable, un gratte-papier sans envergure. On retrouve cette idée du peu d'envergure des espions dans Le Bureau des Légendes. Éric Rochant a toujours dit que ses lectures de John Le Carré avaient été une révélation pour lui."

Jean-Claude Raspiengeas : "Un livre codé au point de croix"

"À 88 ans, et plus de 20 romans… John Le Carré a du métier. Il a des idées jeunes, mais on a affaire à quelqu'un roué pour ce genre de livre. C'est un roman qui est codé au point de croix. Il y a donc trois strates idéologiques, notamment servies par son partenaire de badminton dans cette Russie post-communiste qui revient vers son passé le plus sombre.

Trump est décrit comme un chef de gang qui devient l'obligé de Poutine. Et la Grande-Bretagne est en pleine déliquescence, au fond d'un trou qu'elle a, elle-même, creusé par le Brexit. 

Je me suis intéressé à l'histoire du badminton. En réalité, ce jeu de volant est la métaphore des services secrets. Que dit John Le Carré ? « Le badminton, c'est de la subtilité, de la patience, de la vitesse, des remontées impensables… » C'est la définition des services de renseignement et d'espionnage : les temps d'observation, d'attente, les ruses, les pièges, les doutes, l’effondrement, les résurrections, aussi soudaines qu'imprévisibles. 

Le mystère n'arrête pas de s'épaissir tout au long du livre. Le retournement de situation est extrêmement périlleux sur le mode narratif. La délectation de John Le Carré à manier la fin, elle-même tordue, est visible."

Olivia de Lamberterie : "Un sens génial de la description"

"On n'a pas l'impression qu'il écrit : il sautille, il gambade.

Cette lecture m'a donné envie de jouer au Badminton. Mais m’a aussi rappelé mes 15 ans lorsque je jouais au tennis avec mon grand-père. Je courais après les balles, je transpirais comme un vieux bœuf. Lui, ne bougeait pas mais mettait la balle là où il voulait. Il savait très bien jouer. J’ai la même impression avec John Le Carré. 

L'écrivain a le sens génial de la description : 

C'était le genre de fille de la bonne société, qui a grandi avec des poneys et dont on ne sait jamais ce qu'elle pense.

Et on la voit cette fille ! Comme je ne suis pas spécialiste du contre-espionnage, j'ai eu besoin d'aide pour comprendre la fin. Mais même si je comprenais pas tout de l'intrigue très subtile, j'étais contente de lire."

ÉCOUTER | Le Masque et la Plume qui évoque Retour de Service.

LIRE | Retour de Service de John Le Carré, paru aux éditions du Seuil.

ALLER PLUS LOIN 

ÉCOUTER | La critique de L'Héritage des Espions dans la matinale de France Inter.

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